17/03/2023

Le vent se lève, il faut tenter de vivre

Mamie, puisque je l’appelle ainsi, est née il y a 91 ans, près de l’étang de Berre, en Provence. J’ai toujours du mal à me représenter ce que c’est 91 ans, tout ce qu’il peut se passer en une vie aussi complète et longue que celle-ci. Je vais vous en retracer quelques bribes et je vous prie de me pardonner si je ne mentionne pas tous les éléments de sa vie que vous attendez.

Sa famille venait de Lunéville, en Lorraine. A part un écart à Bizerte, en Tunisie, Mamie vécut en Provence, cette région qui lui donna son accent si chantant.

Elle vécut la guerre à Marseille et à Thorame. Elle y faisait du vélo, elle y jouait avec sa famille, elle allait se baigner dans le Verdon avec ses copines. Exactement la même chose que ce que ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants ont fait après elle. Mais pas toujours dans les mêmes conditions.

1944, la France est occupée par l’Allemagne nazie. Les soldats sont présents sur quasiment tout le territoire. Ils pillent. Ils tuent. Durant l’été, les résistants commettent des actes de sabotage dans la vallée du Verdon. Mais ce jour-là, c’en est trop pour les Allemands, les « boches ». Ils décident de faire un exemple. 20 juillet 1944, durant l’après-midi, cette petite fille de douze ans et demi repasse ses leçons dans une maison du village. Les SS tambourinent à la porte. Son père lui ordonne d’aller se cacher dans la grande armoire à l’étage, mais c’est trop tard. Les soldats l’attrapent alors qu’elle est encore dans les escaliers. Ils réunissent presque tous les habitants du village sur la place. Hommes, femmes, enfants, personnes âgées. Seuls quelques bébés sont abandonnés dans leurs berceaux et quelques paysans trop loin dans les champs sont oubliés. A cette époque, le ruisseau du village – le Riou – coule paisiblement sur le côté de la place. Le Soleil estival n’égaye pas pour autant l’atmosphère de mort qui règne ici. Les soldats exhibent leurs armes. Les habitants du village savent tous ce qui les attend. Son père lui répète à plusieurs reprises « Quand ils commenceront à tirer, tu te jetteras dans le Riou. T’as compris ? – Oui. » Elle se tient prête, elle regarde son père au plus profond des yeux, elle a peur.

Ce qu’elle ignore, c’est que quelques heures plus tôt, à 2000 kilomètres de là, en Pologne, le colonel Claus Von Stauffenberg, un officier de la Wehrmacht, a commis l’impensable. Il a déposé une valise pleine d’explosifs dans la salle où Adolf Hitler allait tenir une conférence avec son état-major. 12h45, la bombe explose. Des officiers sont tués ou grièvement blessés. Adolf Hitler est lui-même blessé. L’armée est totalement déstabilisée. C’est la débandade. L’information se répand comme une traînée de poudre, par la radio, par les canaux militaires. Il s’agit d’un complot. L’armée doit se parer à toute éventualité. Une voiture militaire arrive sur la place de Thorame. Deux hommes en descendent et parlent en allemand aux militaires présents. Le gradé sur place décide de lever le camp. Ils rentrent dans leurs véhicules et quittent le village comme ils étaient venus par la rue du Peyran.

C’était ça, la jeunesse de Mamie. A dix minutes près, personne parmi nous ne la connaîtrait.


Puis elle fit sa vie en Provence. Elle avait environ 18 ans lorsqu’elle rencontra Pierre. La majorité était alors à 21 ans. Elle savait que ce serait l’homme de sa vie. Il partit pour effectuer son service militaire et à son retour, elle se démena pour qu’il restât auprès d’elle. Je ne suis pas sûr qu’elle lui ait réellement laissé le choix. Ils se marièrent en 1951 puis Dominique, mon père, naquît en 1952 à Marseille.

Je suis sûr que vous savez tous ce que ça coûte d’élever un enfant. Ça demande du temps, de l’énergie, de la patience, des larmes, des peurs. Deux enfants ? Je vous raconte pas ! Trois enfants ? C’est impossible !
Elle en a eu sept. Sept enfants. Dans ses richesses, Mamie rappelait parfois son antienne : « Mes enfants, ce sont MES enfants et pas les enfants de mes enfants. Quand on allait dans la plupart des familles, les grands s’occupaient des petits mais j’ai toujours refusé ça, pour que les grands vivent quand même leur vie d’enfants. »
Et c’est cette liberté qui a permis à ses enfants de faire le choix de rester près d’ici ou de faire le tour de la France et du globe. Et presque toujours avec le retour vers les racines thoramiennes.


Au cours de ses 91 années, Mamie a traversé la France et ses évolutions : elle est née sous la troisième république et a connu la seconde guerre mondiale, la paix, le rationnement, le marché noir. Elle a connu la quatrième république, la guerre d’Algérie, la cinquième république. Elle parlait en anciens francs, car c’est avec cette monnaie qu’elle a découvert l’arrivée des supermarchés dans les années 50. Elle a connu mai 68, le choc pétrolier, le socialisme et la construction de l’Europe au fil des décennies. Plus récemment, comme nous tous, elle a aussi traversé le terrorisme et le covid.

Elle a vu passer le train du développement technologique sans toujours monter à bord. Elle s’éclairait avec une lampe à pétrole à Marseille durant les bombardements, et elle a vu l’arrivée des centrales nucléaires. Elle détestait laver les vêtements à la main et elle a vu arriver les lave-linges dans tous les foyers. Elle écoutait la radio sur un vieux poste à galène et elle a pu voir la télé par satellite. Le départ de Mamie, c’est la fin des trente glorieuses que sa génération a façonnées.

Mamie, c’est la France de Notre-Dame de la Garde et du clocher de Thorame. C’est la France de Jacques Brel et Edith Piaf. C’est la France de Bourvil et de Louis de Funès. C’est la France du Général De Gaulle et de Jacques Chirac. C’est ce pays qu’elle chérissait et dont elle a choisi ses valeurs.

En digne héritière de la révolution française, elle méprisait la bourgeoisie. En digne héritière de l’Empire, elle adorait l’Egypte. En digne héritière de Charles De Gaulle, elle embrassait les valeurs du travail, de la protection de l’enfance et de la famille. En digne héritière de l’Eglise, elle souhaitait aider les plus démunis.


J’ai cherché depuis des semaines les traits qui la composaient au plus profond d’elle-même, les invariants de sa personnalité, ce qui n’avait jamais changé au cours des décennies.

Sa capacité à insupporter son entourage n’a jamais changé. Que ce soit dans les années 50, 90 ou 2020, elle était toujours insupportable. Je ne sais même pas si je dois ordonner les différents reproches par thématique, par personne, par décennie. Vous pourrez faire ce tri en vous, il vous appartient.

Parce que même si elle ne le disait pas toujours de la manière qui était souhaitée, ce qui comptait le plus pour elle, c’était la famille. C’était la mission qu’elle s’était donnée sur Terre : faire en sorte que ses sept enfants aillent bien. Et leurs enfants aussi. Et leurs petits-enfants. C’est la seule chose qu’elle ait jamais souhaitée.

Dans la famille, nous avons eu des victoires, des joies, des naissances, des réussites. Ça suffisait à son bonheur. Dans la famille, nous avons aussi eu des périodes difficiles, des échecs, des mauvais choix, des départs prématurés. C’étaient probablement les seules choses qui venaient lui faire mal, qui venaient balafrer son cœur pourtant résistant. Elle n’a jamais su comment réagir à nos douleurs, à ses douleurs, qu’elle ressentait dans son intimité.

Et sur son lit de mort, alors qu’elle arrivait à peine à articuler, elle rappelait cent fois ses souvenirs : « On est à Plan. On est tous. On est heureux. » Et là où elle est, elle a rejoint ceux qu’elle a chéris et qui sont partis avant elle. Ses parents, son mari, ses enfants, son petit-fils. Sa famille. Et bientôt nous aussi nous pourrons tous les voir de nouveau et aller cueillir les framboises du jardin.

Une autre caractéristique qui ne l’a jamais quittée, c’est sa gourmandise, son goût pour la cuisine, la gastronomie du terroir. Nous avons tous des souvenirs liés à ça : un repas en famille, une cueillette (et une dégustation) des groseilles en été, un repas en pleine nuit après des heures de route pour venir à Thorame, une bonne bouteille sortie de la cave, un morceau de parmesan… Essayez de repenser à une saveur qu’elle vous a fait aimer. Repensez à l’odeur parfumée du placard de la salle à manger.

Ce n’est pas sans raison qu’autant de ses enfants aient travaillé dans la restauration ou l’agro-alimentaire : lycée hôtelier, apiculture, boulangerie, boucherie… Elle a transmis à sa famille ce qu’elle aimait le plus et ce qu’elle connaissait le mieux : la cuisine.


Une partie de ce que nous sommes provient directement de Mamie, de ce qu’elle nous a légué. Le départ de Mamie, c’est une petite partie de nous qui s’évanouit vers les cieux. C’est un petit bout de la France qui s’en va.

Mais pas totalement. Nous pouvons garder au fond de nos cœurs et de nos mémoires les meilleurs instants qu’elle nous a donnés : une baignade dans la Méditerranée, une promenade dans la vallée, un gratin au plus froid de l’hiver…

Si nous voulons honorer sa mémoire, il nous suffit d’une chose, une seule chose. C’est la tâche la plus naturelle et la plus inaccessible qui soit sur Terre.

Soyez heureux, elle le sera aussi.

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