15/10/2016

Nous sommes de ceux

Nous sommes de ceux qui réussissent sans effort
Nous sommes de ceux qui échouent avec effort
Nous sommes de ceux qu'on remarque
Nous sommes de ceux qui sont heureux quand ils sont blottis sous leur couette
Nous sommes de ceux qui épousent les causes
Nous sommes de ceux qui vivent dans le passé, dans le présent et dans le futur
Nous sommes de ceux dont l'imagination s'envole après avoir lu un mot
Nous sommes de ceux qui ne parlent pas trop fort
Nous sommes de ceux qui sont rationnels
Nous sommes de ceux qui espèrent
Nous sommes de ceux qui choisissent l'isolement
Nous sommes de ceux qui ne supportent pas de subir l'isolement
Nous sommes de ceux qui organisent
Nous sommes de ceux qui créent
Nous sommes de ceux qui anticipent les détails
Nous sommes de ceux qui appuient sur les interrupteurs pour voir ce qu'il se passe
Nous sommes de ceux qui se perdent pour une étreinte
Nous sommes de ceux qui ne tournent pas rond
Nous sommes de ceux qui ne tournent pas en rond
Nous sommes de ceux qui fuient les foules
Nous sommes de ceux que peu comprennent
Nous sommes de ceux qui sont sensibles au venin du doute
Nous sommes de ceux qui voient la beauté quand elle se cache
Nous sommes de ceux qui sont plus blessés par la vie que par la douleur
Nous sommes de ceux qui goûtent
Nous sommes de ceux qui ont la tête ailleurs
Nous sommes de ceux qui sont dans la Lune
Nous sommes de ceux qui aiment la Lune
Nous sommes de ceux qui n'aiment pas attendre
Nous sommes de ceux qui aiment les sensations physiques
Nous sommes de ceux qui sont maladroits
Nous sommes de ceux qui sont précis
Nous sommes de ceux qui s'interrogent sur tout, tout le temps
Nous sommes de ceux qui utilisent internet pour accéder au savoir
Nous sommes de ceux qui perdent leur temps sur internet
Nous sommes de ceux qui n'aiment pas le vacarme
Nous sommes de ceux qui font des erreurs juste pour savoir comment ça se passe après
Nous sommes de ceux qui aiment ceux qui leur ressemblent
Nous sommes de ceux qui parlent aux animaux
Nous sommes de ceux qui remettent à plus tard
Nous sommes de ceux qui peuvent regarder une série entière en deux jours
Nous sommes de ceux qui goûtent de tout
Nous sommes de ceux qui ont peur
Nous sommes de ceux qui pensent à côté
Nous sommes de ceux qui font avancer
Nous sommes de ceux qui cherchent le mot juste
Nous sommes de ceux qui veulent des preuves
Nous sommes de ceux qui perdent leur temps
Nous sommes de ceux qui aiment faire rire
Nous sommes de ceux qui essaient
Nous sommes de ceux qui réussissent
Nous sommes de ceux qui échouent
Nous sommes de ceux qui admirent la simplicité, la complexité ou la beauté d'un caillou
Nous sommes de ceux qui observent les détails de la nature
Nous sommes de ceux qui ne comprennent pas certaines choses simples
Nous sommes de ceux qui retrouvent tôt ou tard les choses dans leur bazar
Nous sommes de ceux qui obtiennent des réponses aux questions que personne ne se pose
Nous sommes de ceux qui ne comprennent pas la malveillance
Nous sommes de ceux qui pardonnent
Nous sommes de ceux qui ressentent les évènements
Nous sommes de ceux qui n'aiment pas crier
Nous sommes de ceux qui savent rire, pleurer, s'énerver et s'apaiser seuls
Nous sommes de ceux qui font attention à leur orthographe
Nous sommes de ceux qui explorent
Nous sommes de ceux qui découvrent
Nous sommes de ceux qui font des festins 
Nous sommes de ceux qui sont heureux avec un simple morceau de fromage
Nous sommes de ceux qui démontent et remontent les objets
Nous sommes de ceux sur qui l'on peut compter
Nous sommes de ceux qui ont raison
Nous sommes de ceux qui se trompent
Nous sommes de ceux qui transpercent les gens
Nous sommes de ceux qui galopent et qui hénissent 


29/05/2016

La possibilité d'une île

Depuis notre enfance, nous entendons tous que le rêve, le but absolu, l'utopie collective, presque surmoïque, consiste à vivre sur une île tropicale. Une sorte de havre de paix où il ferait bon vivre au bord de la plage en sirotant des cocktails, une île où l'on pourrait passer ses journées à jouir des rayons du Soleil qui se faufilent entre les feuilles des cocotiers, une île encerclée de plages de sable blanc, un lagon turquoise et les autres composantes du kit de base de toute île tropicale qui se respecte.

Malgré tout l'attrait que cela peut avoir, mon idéal n'a jamais été là. Non, mes utopies ne sont pas tropicales, elles sont plutôt polaires. Alors certes, j'ai tout fait pour aller vivre sur une île tropicale, mais le but était de m'enrichir de nouvelles expériences, pas d'atteindre le cancer ou le capricorne. Si la France avait des DOM-TOM au large de la Norvège ou si les Malouines étaient françaises, cela fait bien longtemps que j'aurais quitté l'hexagone.

De quels horizons inaccessibles, de quelles utopies vous parlaient vos parents quand vous étiez petits ? Et par ricochets, desquels rêviez-vous ?
Moi c'était Kerguelen, un archipel perdu au Sud de l'océan Indien. Mais, me direz-vous, il n'y a rien au Sud de l'océan Indien. Justement. J'aime ce que vous ne connaissez pas. Le contre-amiral Kerguelen de Trémarec (sûrement un Savoyard) a découvert les lieux en 1772, James Cook a redécouvert l'archipel quelques années plus tard. Croyant arriver sur une terre sans maître, il l'avait nommée Îles de la désolation. Une île grande comme les trois quarts de la Corse, sans aucune trace humaine. Et pour cause.

L'archipel se trouve à la même latitude par rapport au Pôle Sud que ne l'est Rouen par rapport au pôle Nord. La différence, c'est que la façade atlantique de l'Europe bénéficie du gulf stream, un courant marin qui se réchauffe dans les Caraïbes, longe les côtes américaines puis achemine des quantités d'eau chaude sur tout l'Ouest de l'Europe. C'est grâce à ce courant marin que l'Europe de l'Ouest ne subit pas des tempêtes de neige hors-normes comme on en voit chaque année aux Etats-Unis (puisque le gulf stream évite précautionneusement de mettre les pieds sur le continent américain, une histoire de carte verte trop difficile à obtenir, du coup le courant vient plutôt en Europe puisqu'il y sera mieux accueilli).

Mais à Kerguelen, il n'y a pas le gulf stream. Non, l'archipel se trouve sur le passage d'un courant aérien qui part de l'Antarctique. Il amène ainsi des pluies froides, des vents froids, des nuages froids, de la neige. Ce n'est pas pour rien qu'on appelle cette latitude les quarantièmes rugissants. Ce n'est pas pour rien non plus que la France voulait y tester ses bombes atomiques. Pas d'arbres, pas de chevaux sauvages qui galopent dans les prairies, pas de fruits exotiques, pas de Club Med, pas d'habitants mais quelques dizaines de résidents scientifiques et militaires, des milliers de morses, des millions de manchots. Aucune raison pour vous d'y aller, aucune raison pour vous d'aimer ces lieux. J'aime ce que vous n'aimez pas. Dire qu'on a vécu plusieurs années en Amérique, en Espagne, à la Réunion ou au Royaume-Uni, c'est tellement has been, c'est surfait. Même moi je l'ai fait « Oh là là, accrochez-vous bien, je vis sur une île africaine. Je vais passer mes vacances à Madagascar. Ah comme toi l'an dernier ? » Non, moi je veux de l'inconnu, du qui interroge, du plus que dépaysant. Si je pouvais aller en Terre Adélie, ce serait encore mieux. Terre Adélie, le segment du Pôle Sud qui fait partie de la France. Ben voilà. 
Comme on peut le deviner, ce n'est pas facile d'aller dans ces lieux. C'est facile de prendre un avion, un train, une voiture ou tout autre moyen de locomotion pour aller de Paris à Londres. Mais pour aller sur Kerguelen ou en Terre Adélie, il n'y a qu'un seul moyen : le bateau. Et il n'y a qu'un seul bateau.

Le Marion Dufresne à Mayotte - Mai 2016
Je ne l'avais pas prévu en venant habiter là mais j'ai vu ce bateau, le seul bateau dont je rêve, le ticket vers mon utopie, le moyen d'atteindre ma forteresse de solitude. Il baignait dans le lagon, d'habitude turquoise, qui entoure Mayotte. Ce jour-là, peut-être pour ne pas dépayser le bateau de mes rêves, le lagon avait revêtu ses vêtements grisés par les nuages. Le bâtiment me regardait de loin, certains diront de haut. Mais peut-être un jour, pourra-t-il m'amener vers mes songes.

Mais juste pour quelques mois, faut pas exagérer non plus. J'aime pas le vent.

01/05/2016

Pas de roses sans épines

Si je voulais vous montrer le Paradis, ce serait avec cette photo : 

Ilot sable blanc - Mayotte, mars 2016
 (oui, c'est un bateau le truc blanc dans l'eau)

 Ou avec celle-ci :

Passe Longogori - Mayotte, mars 2016
 
 Ou encore avec celle-là :

Makis à la plage - Mayotte, avril 2016

Mais, disait Mahomet, il n'est point de Paradis sur Terre, il doit être dans nos esprits.
Cela fait quatre mois que j'ai atterri sur cette terra incognita, ce confetti perdu dans le carrefour dénué de l'histoire et de la tectonique africaines.
Ici, c'est pas la Patagonie de Florent Pagny, je n'ai entendu personne clamer y avoir trouvé la paix recherchée, ni y avoir goûté le Paradis blanc.

Pas de roses sans épines, et il y en a bien trop ici. Nombreux sont ceux qui s'arrêtent aux épines, à cet influx nerveux qui part de leur épiderme vers leur cerveau. Nombreux sont ceux qui voudraient se passer de cette rose sans chercher à la prendre, sans chercher à profiter de sa beauté, sans vouloir sublimer son odeur. Nombreux sont ceux qui veulent fuir. Nombreux sont ceux qui ont raison.
Je ne suis pas de ceux-là. Je veux m'abeausir, manger, boire, découvrir, aimer, m'enrichir, essayer, plonger, voler, offrir, je veux mille actions. Je veux profiter de tout ce que l'île peut m'apporter, toutes ses richesses, tout son parfum, là, derrière les épines. Je veux en extraire l'essence pour toujours la porter sur moi.
Alors, j'irai chercher une autre fleur plus belle et plus odorante encore pour enrichir ma gamme.

19/02/2016

Belle Tropique

J'ai six ans et je m'émerveille des centaines de coquillages de mon père. Parfois, il me laisse les sortir de leurs boîtes pour les toucher, les regarder, entendre la mer dedans. J'observe aussi le corail rouge que je n'ai pas le droit de toucher car c'est trop fragile. Je demande à mon père où ils les a achetés, il me répond qu'il les a simplement récoltés sur la plage au fil des mois et des années. Je lui pose encore mille questions sur ces coquillages, sur ces plages, sur ses voyages, je m'émerveille et en même temps ça me paraît normal d'avoir ces coquillages tropicaux et du corail chez soi.

J'ai sept ans, c'est la période de Noël. Ma mère me fait découvrir les litchis, elle me montre comment on les ouvre et comment on les mange. Elle me précise alors qu'il faut bien les déguster car ils viennent de loin et ils sont chers. Je m'en régale, comme ma sœur. Nous sommes d'accord que ceux qui ont le tout petit noyau rabougri sont bien meilleurs.

J'ai sept ans, je lis que les dodos étaient des oiseaux dodus, lents, pas très intelligents, qui ne savaient pas voler et qu'on ne trouvait que sur une seule île. Quand les gens sont arrivés sur l'île des dodos, ils ont pu les tuer et les manger facilement à cause de leurs tares. C'est un symbole de ce que l'Homme peut faire à la nature s'il ne fait pas attention. Je vois aussi ces drôles de bêtes dans des dessins animés.

J'ai huit ans, j'apprends à l'école que les femmes en Afrique portent des tas d'objets en équilibre sur leur tête en marchant. J'essaye évidemment d'en faire de même, je n'y arrive évidemment pas.

J'ai neuf ans, j'interroge mon père sur l'orthographe des litchis car je vois ce mot écrit de toutes les sortes dans les magasins : leechees, litchis, leetchees... Il me répond qu'il est souvent difficile de transcrire en Français des mots étrangers et que celui-là on peut l'écrire un peu comme on veut.

J'ai dix ans et pour la première fois je crois, j'ai un noir dans ma classe. Je peux le voir en vrai et je me pose des questions. J'imagine sa peau rugueuse et j'use de stratagèmes pour essayer de lui toucher le bras mine de rien. Je regarde ses mains, je demande à mon père pourquoi elles sont plus claires. Je n'arrive pas à imaginer son zizi. Un zizi noir, comment c'est possible ?

J'ai quatorze ans et je fais mon stage de troisième chez un vétérinaire. Un client amène un mérou car il a des parasites sur la peau. Pour moi, c'est juste un gros poisson. Lorsque j'en parle à ma prof principale, je vois qu'elle est stupéfaite de savoir qu'il y a un mérou dans un aquarium à Marseille, mais je ne comprends pas ce qu'il y a d'exceptionnel à ça.

J'ai quinze ans, je regarde le dessin animé Flo et les Robinson suisses. Dans un épisode, on y explique qu'il y a des arbres à pain sur l'île. Des arbres dont le fruit a le goût du pain. Je n'arrive pas non plus à me représenter cette idée dans ma bouche.

J'ai dix-huit ans et au début de mes études, je rencontre Tiina, une fille un peu plus âgée que moi venue de Finlande. Nous nous entendons bien, je fais la connaissance de son petit ami mauricien Jérôme. Je ne sais pas trop où se trouve l'île Maurice, quelle taille ça fait, quel statut ça a... Jérôme me parle de l'île, il s'énerve un peu quand je lui demande de quel pays l'île dépend et nous parlons d'autre chose.

J'ai dix-neuf ans, les litchis ne sont plus chers et j'en prends souvent aux alentours de Noël quand je fais les courses.

J'ai vingt ans et j'ai un mixeur. Je tente des cocktails de fruits improvisés. Dans celui-ci, je mixe des oranges et une mangue. C'est en voyant des particules blanches dans le mixeur que je découvre que les mangues ont un noyau manifestement assez gros. Je me rattrape quelques jours plus tard en autopsiant un autre fruit.

J'ai vingt-cinq ans et Tiina me dit dans un courriel qu'elle est partie vivre à l'île Maurice avec son mari. Si j'en ai l'espoir, je sais que je ne la reverrai plus jamais car ce n'est pas trop mon truc de vouloir aller sous les Tropiques. Peut-être qu'une fois où elle viendrait passer des vacances en France... mais je n'y crois pas.

J'ai vingt-neuf ans, mes amis Julien et Anna partent vivre un an à la Réunion. Je me renseigne pour les rejoindre en vacances mais mon budget m'en empêche. J'irai plutôt à Malte. Ils me raconteront leurs voyages à Maurice, Rodrigues, etc.

J'ai trente-deux ans, je visite le musée Confluences à Lyon. Je vois la reconstitution d'un dodo et je me dis que cette fois-ci, je vais retenir sur quelle île il existait. L'île Maurice, donc. Je retiens mieux ce qu'il en est car j'avais lu l'histoire de l'île Maurice quelques mois auparavant. 
 
J'ai trente-trois ans. Je ne l'aurais jamais imaginé cinq, quinze ou vingt-cinq ans auparavant : je vis dans l'océan Indien. Je ramasse les coquillages et le corail abandonnés par la mer, je cueille les litchis dans les arbres, je bois de la Dodo, je vois des milliers de noirs, je m'empêche de toiser ces femmes capables de porter des plaque d’œufs ou de lourdes charges sur leur crâne, je traverse le lagon chaque matin et chaque soir, je mange du mérou, le meilleur poisson que j'aie jamais mangé, je vois des centaines de fruits à pain et de mangues, j'en cueille, j'en mange dès que c'est possible, je contacte Tiina pour nous revoir.