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04/03/2015

Orgueil et préjugés

Dans toute l'immensité du champ des relations interpersonnelles, il en est une que, malgré plusieurs années de réflexion personnelle, je n'arrive toujours pas à comprendre. Pour la définir, j'ai une expression quelque peu chargée : la pression sociale à la modestie. Je n'ai pas trouvé mieux comme expression. 

Ombre niçoise
La modestie est la retenue dans la manière de penser et de parler de soi. En ce sens, elle est l'exact contraire de l'orgueil (ou de son voisin sémantique la prétention) qui est le sentiment exagéré de sa propre valeur.
La modestie ne doit pas être confondue avec l'humilité qui est à la fois le contraire de la modestie et le contraire de l'orgueil. L'humilité est avant tout la capacité à prendre conscience de ses faiblesses. En ce sens, elle peut recouvrir le champ de la modestie. Mais avec une définition plus large, l'humilité est la capacité à se voir de manière réaliste. Ni modestie, ni orgueil donc. On peut avoir une conscience réaliste de soi et en parler avec modestie, on parle alors de fausse modestie. De plus l'humilité n'exclut pas la fierté qui est la satisfaction personnelle après avoir réussi à passer une épreuve. La fierté est donc différente de l'orgueil puisqu'elle part d'une réalité.
Le terme barbare de « pression sociale à la modestie » recouvre donc le phénomène où l'entourage d'une personne réprouve les élans d'humilité, de fierté, d'orgueil de la personne pour la pousser à ressentir et exprimer de la modestie mais sans non plus aller jusqu'à l'auto-dénigrement.


Voilà. Maintenant que nous avons fait cette petite mise au point lexicale, nous pouvons développer le propos.
Je disais donc au début de l'article que je ne comprenais pas cette pression sociale. J'ai un exemple assez récent et très parlant pour l'illustrer. Fin juin 2014, je m'approchais de l'examen qui allait conclure une formation longue de neuf mois. Pour une fois dans ma vie, j'avais terminé un dossier important en avance. Je connaissais très bien les quatre vingtaines de pages et les annexes du dossier que j'allais soutenir quelques jours plus tard. Le cahier des charges auquel il me fallait répondre était précis et j'avais bien pris garde d'en compléter chaque point. J'avais identifié deux faiblesses que je ne pouvais corriger que lors de ma soutenance, ma formatrice m'avait indiqué un point qui aurait pu être source de critique. Je décidai là aussi de le traiter lors de la soutenance.
J'en étais donc au point où je SAVAIS que l'ensemble dossier plus soutenance était parfait. Parfait dans le sens où il n'y avait aucune amélioration à ajouter, aucun défaut à corriger puisque ma présentation répondait exactement aux exigences.
Un faisceau d'indices m'invitait à cette conclusion : j'avais lu des dossiers de candidats des années précédentes qui étaient moins rigoureux et qui avaient été validés, ma formatrice avait validé mon dossier et enfin je faisais suffisamment confiance à mon jugement pour évaluer si je répondais à chaque critère.
Donc pendant la période précédant ma soutenance, j'étais très serein, ce qui contrastait avec le stress de la plupart des autres membres de ma promotion. Certaines personnes avec qui je parlais, dans ma promo ou non, ne comprenaient pas que je puisse être aussi sûr de moi. Il m'était reproché d'être prétentieux, d'avoir l'orgueil de dire que j'allais réussir ma soutenance.
Mais mon discours n'était pas orgueilleux, il était humble car il correspondait à la réalité : mon dossier était irréprochable. Cela fut d'ailleurs confirmé par un jury indépendant de moi : la soutenance était censée durer 45 minutes pour répondre aux points du dossier qui n'auraient pas été clairs et elle ne dura que quelques minutes, ce qui indiquait que le jury trouvait mon dossier assez clair. Les critiques du jury qui m'avaient été adressées furent d'ailleurs toutes positives, aussi bien sur le fond que sur les formes. Rien à redire, comme je le savais.

Rétrospectivement, je ne sais toujours pas ce que j'aurais pu dire d'autre quand on me demandait comment ma soutenance s'annonçait. En fonction de la formulation des questions, je répondais que ça irait, ou que ça se passerait bien parce que..., ou que la soutenance ne serait qu'une formalité. Que dire d'autre ? La pression sociale qui m'était adressée voulait que je nuance ou que je ne tienne pas des propos qui étaient pourtant justes. Mon entourage voulait que je doute. Mais pourquoi douter quand il n'y a pas lieu d'être ? Il y a plein d'autres situations où je peux douter, mais pourquoi il aurait fallu douter là ? Parmi les millions de choses que je fais au cours d'une année, il y en a bien une ou deux qui peuvent être correctement réalisées, non ?

Ou alors... ou alors il s'agit d'un problème de communication. Lorsque je dis « Je sais que mon dossier est parfait », les gens entendent quelque chose qui ressemblerait à « Je sais que je suis parfait » ou encore « Je sais que je suis meilleur que toi. »
Mais je ne dis absolument pas ça. Si un examen portait sur mes capacités à chanter, je serais le premier à dire que je ne pourrais pas y arriver parce que je sais que je ne sais pas chanter. Lorsque je joue au Trivial pursuit et qu'à la fin les concurrents choisissent le thème des questions à me poser, ils choisissent souvent le sport car ils savent comme moi que mes connaissances en sport sont très faibles. Sur un plan plus important, plus sérieux, je sais que je suis moins compétent lorsque je suis face à telle catégorie de patients. Parfois même totalement incompétent, auquel cas, j'oriente vers quelqu'un qui le sera plus. C'est pour moi la conséquence de ce que j'ai dit jusqu'ici : si je veux être crédible lorsque je parle de mes points forts, je dois aussi prendre conscience de mes points faibles.

Au reste, je ne compte plus les fois où l'on me reproche de paraître trop prétentieux, de faire « comme si je savais tout mieux que tout le monde » et évidemment chacun est libre de le penser. Mais c'est faux. Il est possible que je connaisse mieux tel point particulier que la personne que j'ai en face de moi. Il est même possible que je connaisse beaucoup de points particuliers mieux que la personne que j'ai en face de moi. Ce n'est pas forcément orgueilleux que de dire ça. Ce n'est pas non plus dévalorisant envers la personne qui se trouve en face de moi ou alors ce serait aussi dévalorisant envers moi puisque je sais que d'autres sont bien plus intelligents ou cultivés que moi.

Voici donc les questions que je me pose avec la base de ma réflexion. Qui peut tenter de m'aider à y trouver des réponses ?