24/09/2015

Ce qui a toujours existé existera toujours

Leurs radeaux viennent s'échouer au cœur de notre sensibilité, leurs trains viennent s'arrêter dans les camps de notre conscience. Leurs morts misérables nous renvoient à nos vies finalement pas si difficiles. 

Cette année apparemment plus que les autres, des dizaines, des centaines de milliers de désemparés fuient leurs pays. Les raisons sont multiples : ici un dictateur fou qui a transformé son pays en gigantesque goulag, là une organisation inhumanitaire qui pille, qui viole, qui détruit, qui tue. Ici la famine, là la guerre. Ici la dictature, là l'anarchie.
Les causes aussi sont innombrables : l'abondance des armes, l'intervention catastrophique des Etats-Unis en Irak, les équilibres et déséquilibres entre ethnies, entre groupes religieux, la tectonique des plaques géopolitiques, l'argent, le manque d'argent... 

Nous savons. Nous savons depuis toujours que la misère existe, car elle existe depuis toujours. Nous savons. La torture, l'assassinat, la terreur, la famine, l'esclavagisme tout ça. Nous savons. La Corée du Nord, la Somalie, l'Iran, la Birmanie, la Syrie, la Chine, le Pakistan, la Tchétchénie. Nous savons depuis toujours.

La différence, c'est qu'aujourd'hui leur misère ne reste pas loin, là-bas, dans leur pays. En Corée du Nord, nous savons tous qu'ils crèvent littéralement de faim. Nous sommes tristes pour eux, mais ils sont dans leur pays alors ça ne vient pas atteindre notre conscience. Les Nord-Coréens n'existent pour nous que sur le papier, ils n'ont pas de visages, pas de noms. Ce ne sont pas des gens, ce sont des articles de journaux, quelques lignes entre la hausse des impôts et les résultats sportifs du week-end.

Et d'un coup, ces gens se mettent à exister. Sans prévenir. Un bateau plein d'Erythréens coule près de chez nous et ils prennent le statut d'êtres vivants. Leur mort les fait vivre. Si nous avions eu connaissance de leur mort dans le goulag africain, nous nous serions dit « Oulà, c'est pas joyeux dans ce pays. C'est pas là que j'irai en vacances. » Dans le meilleur des cas, certains d'entre nous auraient adressé une prière à l'attention de ces misérables. 
 
Mais ils sont morts sous nos yeux. Alors arrivent des vagues de questions et de réponses émotionnelles : la faute à qui ? Que pouvons-nous faire ? Doit-on les accueillir ? Doit-on intervenir dans leurs pays, aux racines du mal ?

L'intolérable réponse, la seule réponse, c'est que nous n'y pouvons rien. Ni nous, simples citoyens, ni notre gouvernement, ni l'Union Européenne, ni personne.
Dans le meilleur des cas, les états ou les peuples pourraient renverser les choses. Et après ?

Les Français ont su mettre fin à la Terreur, les Alliés ont su mettre fin au nazisme. L'Histoire n'est faite que de ça : des souffrances et des délivrances. Si nous remontons des décennies en arrière, nous trouvons l'apartheid. Et avant la dictature en Espagne, en Grèce, au Chili, en Yougoslavie. Et encore avant le nazisme et le communisme. Et encore avant l'esclavage. Et encore avant les guerres, les croisades, les invasions barbares, les exterminations.

Si demain la Syrie sortait de son étau infernal, que se passerait-il après-demain ? Horreur et souffrance émergeraient inévitablement. De Turquie ? D'Ukraine ? De Biélorussie ? Peu importe, elles émergeraient.

C'est l'amère vérité : arrêter une horreur n'arrêtera jamais l'horreur. Eclairer un peuple n'éclairera jamais la face la plus sombre de tous les êtres humains. Ce qui a toujours existé existera toujours.

04/03/2015

Orgueil et préjugés

Dans toute l'immensité du champ des relations interpersonnelles, il en est une que, malgré plusieurs années de réflexion personnelle, je n'arrive toujours pas à comprendre. Pour la définir, j'ai une expression quelque peu chargée : la pression sociale à la modestie. Je n'ai pas trouvé mieux comme expression. 

Ombre niçoise
La modestie est la retenue dans la manière de penser et de parler de soi. En ce sens, elle est l'exact contraire de l'orgueil (ou de son voisin sémantique la prétention) qui est le sentiment exagéré de sa propre valeur.
La modestie ne doit pas être confondue avec l'humilité qui est à la fois le contraire de la modestie et le contraire de l'orgueil. L'humilité est avant tout la capacité à prendre conscience de ses faiblesses. En ce sens, elle peut recouvrir le champ de la modestie. Mais avec une définition plus large, l'humilité est la capacité à se voir de manière réaliste. Ni modestie, ni orgueil donc. On peut avoir une conscience réaliste de soi et en parler avec modestie, on parle alors de fausse modestie. De plus l'humilité n'exclut pas la fierté qui est la satisfaction personnelle après avoir réussi à passer une épreuve. La fierté est donc différente de l'orgueil puisqu'elle part d'une réalité.
Le terme barbare de « pression sociale à la modestie » recouvre donc le phénomène où l'entourage d'une personne réprouve les élans d'humilité, de fierté, d'orgueil de la personne pour la pousser à ressentir et exprimer de la modestie mais sans non plus aller jusqu'à l'auto-dénigrement.


Voilà. Maintenant que nous avons fait cette petite mise au point lexicale, nous pouvons développer le propos.
Je disais donc au début de l'article que je ne comprenais pas cette pression sociale. J'ai un exemple assez récent et très parlant pour l'illustrer. Fin juin 2014, je m'approchais de l'examen qui allait conclure une formation longue de neuf mois. Pour une fois dans ma vie, j'avais terminé un dossier important en avance. Je connaissais très bien les quatre vingtaines de pages et les annexes du dossier que j'allais soutenir quelques jours plus tard. Le cahier des charges auquel il me fallait répondre était précis et j'avais bien pris garde d'en compléter chaque point. J'avais identifié deux faiblesses que je ne pouvais corriger que lors de ma soutenance, ma formatrice m'avait indiqué un point qui aurait pu être source de critique. Je décidai là aussi de le traiter lors de la soutenance.
J'en étais donc au point où je SAVAIS que l'ensemble dossier plus soutenance était parfait. Parfait dans le sens où il n'y avait aucune amélioration à ajouter, aucun défaut à corriger puisque ma présentation répondait exactement aux exigences.
Un faisceau d'indices m'invitait à cette conclusion : j'avais lu des dossiers de candidats des années précédentes qui étaient moins rigoureux et qui avaient été validés, ma formatrice avait validé mon dossier et enfin je faisais suffisamment confiance à mon jugement pour évaluer si je répondais à chaque critère.
Donc pendant la période précédant ma soutenance, j'étais très serein, ce qui contrastait avec le stress de la plupart des autres membres de ma promotion. Certaines personnes avec qui je parlais, dans ma promo ou non, ne comprenaient pas que je puisse être aussi sûr de moi. Il m'était reproché d'être prétentieux, d'avoir l'orgueil de dire que j'allais réussir ma soutenance.
Mais mon discours n'était pas orgueilleux, il était humble car il correspondait à la réalité : mon dossier était irréprochable. Cela fut d'ailleurs confirmé par un jury indépendant de moi : la soutenance était censée durer 45 minutes pour répondre aux points du dossier qui n'auraient pas été clairs et elle ne dura que quelques minutes, ce qui indiquait que le jury trouvait mon dossier assez clair. Les critiques du jury qui m'avaient été adressées furent d'ailleurs toutes positives, aussi bien sur le fond que sur les formes. Rien à redire, comme je le savais.

Rétrospectivement, je ne sais toujours pas ce que j'aurais pu dire d'autre quand on me demandait comment ma soutenance s'annonçait. En fonction de la formulation des questions, je répondais que ça irait, ou que ça se passerait bien parce que..., ou que la soutenance ne serait qu'une formalité. Que dire d'autre ? La pression sociale qui m'était adressée voulait que je nuance ou que je ne tienne pas des propos qui étaient pourtant justes. Mon entourage voulait que je doute. Mais pourquoi douter quand il n'y a pas lieu d'être ? Il y a plein d'autres situations où je peux douter, mais pourquoi il aurait fallu douter là ? Parmi les millions de choses que je fais au cours d'une année, il y en a bien une ou deux qui peuvent être correctement réalisées, non ?

Ou alors... ou alors il s'agit d'un problème de communication. Lorsque je dis « Je sais que mon dossier est parfait », les gens entendent quelque chose qui ressemblerait à « Je sais que je suis parfait » ou encore « Je sais que je suis meilleur que toi. »
Mais je ne dis absolument pas ça. Si un examen portait sur mes capacités à chanter, je serais le premier à dire que je ne pourrais pas y arriver parce que je sais que je ne sais pas chanter. Lorsque je joue au Trivial pursuit et qu'à la fin les concurrents choisissent le thème des questions à me poser, ils choisissent souvent le sport car ils savent comme moi que mes connaissances en sport sont très faibles. Sur un plan plus important, plus sérieux, je sais que je suis moins compétent lorsque je suis face à telle catégorie de patients. Parfois même totalement incompétent, auquel cas, j'oriente vers quelqu'un qui le sera plus. C'est pour moi la conséquence de ce que j'ai dit jusqu'ici : si je veux être crédible lorsque je parle de mes points forts, je dois aussi prendre conscience de mes points faibles.

Au reste, je ne compte plus les fois où l'on me reproche de paraître trop prétentieux, de faire « comme si je savais tout mieux que tout le monde » et évidemment chacun est libre de le penser. Mais c'est faux. Il est possible que je connaisse mieux tel point particulier que la personne que j'ai en face de moi. Il est même possible que je connaisse beaucoup de points particuliers mieux que la personne que j'ai en face de moi. Ce n'est pas forcément orgueilleux que de dire ça. Ce n'est pas non plus dévalorisant envers la personne qui se trouve en face de moi ou alors ce serait aussi dévalorisant envers moi puisque je sais que d'autres sont bien plus intelligents ou cultivés que moi.

Voici donc les questions que je me pose avec la base de ma réflexion. Qui peut tenter de m'aider à y trouver des réponses ?

06/01/2015

Bonne année 2015

Le Diamant, Martinique - Octobre 2014
Le Diamant, Martinique - Octobre 2014
Il y a maintenant plusieurs années, j'étais tombé sur un téléfilm ou un feuilleton qui ne m'avait laissé de souvenir que le suivant. L'un des personnages disait qu'à la fin d'une année, il fallait regarder l'année écoulée et si vous n'aviez connu ni haut ni bas, cette année avait été une année inutile.
En ce sens, 2014 a été réussie. J'ai découvert un nouveau métier, un nouveau continent, un nouveau style, un nouveau style de vie.
J'ai changé. J'ai changé parce que les soubresauts de la vie m'ont changé. Ce n'est jamais facile de quitter un métier qu'on aime, il me fallait alors m'enrichir de cette transition.
J'ai changé parce que l'exposition des tropiques m'a convaincu de la rejoindre.
J'ai changé parce que la lumière de l'une, l'expérience de l'autre m'ont poussé à mettre en avant différentes facettes de moi.
J'ai changé parce que l'envie de réussir, peut-être de me réaliser, m'a entraîné à aller plus loin que mes horizons.
J'ai changé parce que rester dans ma zone de confort est une facilité dont j'ai voulu me défaire.

2014 a été plus riche pour moi que je ne l'avais imaginé il y a tout juste un an. Et pour 2015, je veux conquérir encore plus en consolidant les bases acquises. Ce que vous pouvez me souhaiter – j'ose même le dire, là où je vous demande de m'aider – c'est de réussir dans ce si grand et si bel objectif : trouver un emploi et déménager dans les Caraïbes, rien de moins.

Ce que je vous souhaite pour 2015, c'est d'avoir aussi vos projets et surtout de faire au mieux pour les réaliser, malgré les obstacles, malgré les échecs, malgré l'énergie que ça vous demandera, en dépassant vos découragements, en sachant écouter ceux qui vous soutiendront et ceux qui ne le feront pas. Rien de moins.

29/11/2014

Un samedi soir sur la Terre

Plage de Sainte-Luce (Martinique) - octobre 2014


Tu as beau gesticuler dans tous les sens, tu as beau traverser tout un océan, tu as beau prendre ton « propre chemin », tu crois que tu peux lutter contre cent ans de psychanalyse ? Tu crois pouvoir être l'exception statistique de toutes les études sociologiques qui portent sur la transmission des comportements ? Tu crois qu'il n'y a pas ne serait-ce qu'un fond de vérité dans les thèses de la psychogénéalogie ?

Il ne sert à rien de te mentir. Quels sont tes loisirs ? Tes plats préférés ? Tes goûts ? Combien tu connais de personnes autour de toi qui ont tout ça en commun ? Tu crois que ça te vient d'où ?

Alors tu sais que tu vas tout faire pour aller y travailler, c'est dans ton héritage, c'est ta culture. Cette île est un passage qui fut inconsciemment obligatoire pour toi, le meilleur compromis entre la reproduction et la production. Tu avances vers le plus grand retour sur toi. La phylogénèse vient une nouvelle fois insuffler le vent qui te pousse, cette fois-ci vers l'Ouest.

On en reparle dans un an, dans cinq ans, dans vingt ans. Tu auras posé tes pieds ailleurs, auras-tu vraiment changé tes racines ?

15/08/2014

Autopsie d'un fantôme

Eliott travaillait dans son bureau depuis plusieurs heures déjà. La noirceur de la nuit avait lentement envahi toute sa demeure, à l'exception de quelques courageuses lueurs autour de lui. Eliott était absorbé par son travail : il rédigeait un paragraphe, réfléchissait, corrigeait quelques mots, recommençait à écrire un paragraphe et ainsi de suite
Sans que nul ne s'y attendît, quatre coups nets retentirent lourdement dans toute la maison.

Boum ! Boum ! Boum ! Boum !
Eliott tressaillit aux sons qui venaient briser trois jours d'une inondante quiétude. La surprise fit rapidement place à l'ire. Quel voisin serait assez peu poli pour venir le déranger en pleine nuit ? La montre de Eliott lui indiquait minuit tout juste, ce qui le rappelait à son besoin naturel de sommeil. Eliott se leva toutefois pour aller ouvrir à ce voisin bien encombrant. Il ouvrît la porte, sans prendre le soin de dissimuler son mécontentement, mais ne vît personne sur son perron. Son regard se promena alors dans la rue, sans y trouver plus de monde. Trop fatigué pour se questionner, Eliott referma la porte avec la ferme intention de mettre à bas les lumières de son bureau pour la nuit.

Il avança vers les dernières lumières de sa demeure. Chaque pas, mécanique, lui faisait espérer son imminent sommeil. A l'entrée de son bureau, Eliott sentît comme un halo glacé traverser ses vêtements et sa chair.
N'y prêtant attention, il s'approcha de l'interrupteur de sa lampe de bureau. A ce moment, il vit deux livres au bout d'une étagère perdre leur équilibre. Sans s'inquiéter, il alla remettre ses bouquins en place. Après que Eliott se fut retourné, un vif courant d'air ouvrît sa fenêtre, faisant ainsi entrer quelques feuilles mortes du vieux chêne dehors. Un brin contrarié, Eliott se rendît à la fenêtre pour la fermer. Il vît alors sa lampe de bureau clignoter puis s'éteindre.
L'agacement de Eliott augmentait à chaque nouvelle bizarrerie : un cadre qui se penche, un hululement vaporeux qui remplit la pièce, un tapis qui frémit.

Vint le moment où Eliott, témoin de son impuissance, décida de lâcher prise. Il allait sortir par la discrète porte en noyer quand les événements redoublèrent d'intensité : les rafales de vent tambourinaient à la fenêtre, la porte se fermait dans un vif claquement, son bureau se mît à trembler, un tumulte blanchâtre se formait peu à peu près du lustre du plafond, le tintement des stylos dans leur socle venait étinceler dans l'oreille de Eliott, il crût même voir son fauteuil se déplacer.

Toutefois, Eliott saisît la poignée de porte pour quitter la pièce quand il entendît une voix l'implorer « Non, attends ! »
L'imprévisibilité de cette voix attira son attention. Eliott se tourna lentement pour voir d'où venait cette incroyable voix. Il vît un spectre blanc prendre substance. L'informe se regroupait pour prendre forme, tandis que les bruits avaient cessé :
- Tu n'as pas peur ? Demanda le spectre.
- Non. Pourquoi aurais-je peur ?
- C'est comme ça que ça se passe, d'habitude : je viens, je tonne, les gens ont peur, ils fuient. Pourquoi serait-ce différent pour toi ?
- Simplement car tu n'existes pas. Quelle déraison que de s'effrayer d'un phénomène inexistant.
- Pourtant je suis bien là, répliqua la forme blanche. Je t'ai imposé mon chahut, tu me vois, tu me parles. Comment peux-tu nier mon existence ?
- Qu'as-tu fait ? Quelles furent tes manifestations ? Quelques coups à ma porte, une fenêtre qui s'ouvre, trois ou quatre objets qui tremblent dans une pièce. Peut-être que l'acte le plus compliqué est d'avoir éteint une pauvre lampe de bureau. Sont-ce là des actes dont tu t'enorgueillis ? Tu fais vraiment peur à des gens avec ça ?
- Ils sont épouvantés car ils craignent de ne rien contrôler. Mais tu n'as pas répondu à ma question : comment peux-tu nier mon existence puisque tu as vu et entendu mon vacarme ?
- Je l'ai bien vu, je l'ai bien entendu, ton vacarme. Je l'ai même observé. Nul besoin de passer des heures à regarder un bureau qui vibre, raisonna Eliott. Il vibre, c'est tout. La différence qui existe manifestement entre tes victimes et moi, c'est que certains fixent leur attention sur ce qu'ils ne contrôlent pas. L'inconnu. Ils doivent imaginer le pire pour la suite. Ou peut-être ne l'imaginent-ils simplement pas. La suite ? Rien. Le vide. Sauf que l'esprit humain n'aime pas le vide, alors il le comble. Avec l'anxiété par exemple. La différence entre la peur et l'anxiété, c'est que la peur a un support, elle accompagne le danger. Lorsque je suis en plein orage, lorsque le tonnerre s'abat partout autour de moi, j'ai peur, peur que la foudre ne frappe l'arbre où je me suis réfugié, peur qu'elle ne me frappe moi. Ma peur est raisonnée car je suis en danger. Mais face à toi, où est le danger ? Un livre qui chute de sa hauteur a-t-il jamais tué un homme ? Combien d'hommes sont morts après qu'une lampe se soit éteinte ? Un tapis qui vibre a-t-il déjà blessé qui que ce soit ? Et dans l'histoire de l'Humanité ? De l'homme des cavernes à aujourd'hui, combien d'hommes ont été tués par un fantôme ? Cent ? Dix ? Un seul ? Fantôme, j'ai dit le mot. Fantôme. Ton nom même prouve que tu n'existes pas. Fantôme, je dois te dire – mais peut-être le sais-tu déjà – que ton origine est la même que celle de fantasme. Tu n'es qu'un fantasme, une illusion. On peut bien constater quelques manifestations de ta part, mais après tout, des livres qui tombent dans une bibliothèque, il y en a tous les jours. La peur que d'autres ressentent ne vient que d'eux-mêmes. Leur esprit ajoute à cet incident banal leurs fantasmes, c'est ce qui explique qu'ils aient si peur de toi. Tu es fantasme, donc tu viens de l'esprit de ceux que tu hantes. Les enfants, eux, ont peur des monstres, mais les seuls monstres qui existent sont dans leur tête. Tout au plus, c'est ce monde qui est monstrueux, qui est effrayant. Alors cette monstruosité raisonne dans la tête des enfants et elle ressort après avoir traitée par leur appareil psychique. La monstruosité ressort, elle doit bien se fixer quelque part. Ce sera alors sous le lit, ou caché dans le placard. Mais moi, pourquoi aurais-je peur d'une porte qui claque ? Est-elle aussi dangereuse que les millions de conducteurs qui m'entourent ? A-t-elle un atout secret que même la maladie ne connaît pas ? Un tapis qui frémit peut-il se montrer aussi dangereux que je ne sais quel rôdeur prêt à tuer pour un billet ? Je crois aux dangers de la bêtise humaine, aux dangers de la nature, au lent travail de l'apoptose, je crois en mille choses, mais je ne peux croire en ton danger. Tu pourras essayer de revenir sous d'autres formes, derrière d'autres masques, je ne croirai toujours pas en toi. Araignée, chien, étranger pourront être tes supports, tant que mon esprit sera tranquille, tu ne viendras pas me pénétrer. La seule force que tu auras sera celle que je te donnerai et je ne compte pas t'en donner assez pour que tu vives en moi. Maintenant, comme je crois avoir répondu à toutes tes questions, je vais quitter la pièce. Tu peux y rester pour la nuit, mais demain tu devras avoir quitté les lieux.