29/05/2016

La possibilité d'une île

Depuis notre enfance, nous entendons tous que le rêve, le but absolu, l'utopie collective, presque surmoïque, consiste à vivre sur une île tropicale. Une sorte de havre de paix où il ferait bon vivre au bord de la plage en sirotant des cocktails, une île où l'on pourrait passer ses journées à jouir des rayons du Soleil qui se faufilent entre les feuilles des cocotiers, une île encerclée de plages de sable blanc, un lagon turquoise et les autres composantes du kit de base de toute île tropicale qui se respecte.

Malgré tout l'attrait que cela peut avoir, mon idéal n'a jamais été là. Non, mes utopies ne sont pas tropicales, elles sont plutôt polaires. Alors certes, j'ai tout fait pour aller vivre sur une île tropicale, mais le but était de m'enrichir de nouvelles expériences, pas d'atteindre le cancer ou le capricorne. Si la France avait des DOM-TOM au large de la Norvège ou si les Malouines étaient françaises, cela fait bien longtemps que j'aurais quitté l'hexagone.

De quels horizons inaccessibles, de quelles utopies vous parlaient vos parents quand vous étiez petits ? Et par ricochets, desquels rêviez-vous ?
Moi c'était Kerguelen, un archipel perdu au Sud de l'océan Indien. Mais, me direz-vous, il n'y a rien au Sud de l'océan Indien. Justement. J'aime ce que vous ne connaissez pas. Le contre-amiral Kerguelen de Trémarec (sûrement un Savoyard) a découvert les lieux en 1772, James Cook a redécouvert l'archipel quelques années plus tard. Croyant arriver sur une terre sans maître, il l'avait nommée Îles de la désolation. Une île grande comme les trois quarts de la Corse, sans aucune trace humaine. Et pour cause.

L'archipel se trouve à la même latitude par rapport au Pôle Sud que ne l'est Rouen par rapport au pôle Nord. La différence, c'est que la façade atlantique de l'Europe bénéficie du gulf stream, un courant marin qui se réchauffe dans les Caraïbes, longe les côtes américaines puis achemine des quantités d'eau chaude sur tout l'Ouest de l'Europe. C'est grâce à ce courant marin que l'Europe de l'Ouest ne subit pas des tempêtes de neige hors-normes comme on en voit chaque année aux Etats-Unis (puisque le gulf stream évite précautionneusement de mettre les pieds sur le continent américain, une histoire de carte verte trop difficile à obtenir, du coup le courant vient plutôt en Europe puisqu'il y sera mieux accueilli).

Mais à Kerguelen, il n'y a pas le gulf stream. Non, l'archipel se trouve sur le passage d'un courant aérien qui part de l'Antarctique. Il amène ainsi des pluies froides, des vents froids, des nuages froids, de la neige. Ce n'est pas pour rien qu'on appelle cette latitude les quarantièmes rugissants. Ce n'est pas pour rien non plus que la France voulait y tester ses bombes atomiques. Pas d'arbres, pas de chevaux sauvages qui galopent dans les prairies, pas de fruits exotiques, pas de Club Med, pas d'habitants mais quelques dizaines de résidents scientifiques et militaires, des milliers de morses, des millions de manchots. Aucune raison pour vous d'y aller, aucune raison pour vous d'aimer ces lieux. J'aime ce que vous n'aimez pas. Dire qu'on a vécu plusieurs années en Amérique, en Espagne, à la Réunion ou au Royaume-Uni, c'est tellement has been, c'est surfait. Même moi je l'ai fait « Oh là là, accrochez-vous bien, je vis sur une île africaine. Je vais passer mes vacances à Madagascar. Ah comme toi l'an dernier ? » Non, moi je veux de l'inconnu, du qui interroge, du plus que dépaysant. Si je pouvais aller en Terre Adélie, ce serait encore mieux. Terre Adélie, le segment du Pôle Sud qui fait partie de la France. Ben voilà. 
Comme on peut le deviner, ce n'est pas facile d'aller dans ces lieux. C'est facile de prendre un avion, un train, une voiture ou tout autre moyen de locomotion pour aller de Paris à Londres. Mais pour aller sur Kerguelen ou en Terre Adélie, il n'y a qu'un seul moyen : le bateau. Et il n'y a qu'un seul bateau.

Le Marion Dufresne à Mayotte - Mai 2016
Je ne l'avais pas prévu en venant habiter là mais j'ai vu ce bateau, le seul bateau dont je rêve, le ticket vers mon utopie, le moyen d'atteindre ma forteresse de solitude. Il baignait dans le lagon, d'habitude turquoise, qui entoure Mayotte. Ce jour-là, peut-être pour ne pas dépayser le bateau de mes rêves, le lagon avait revêtu ses vêtements grisés par les nuages. Le bâtiment me regardait de loin, certains diront de haut. Mais peut-être un jour, pourra-t-il m'amener vers mes songes.

Mais juste pour quelques mois, faut pas exagérer non plus. J'aime pas le vent.

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