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01/10/2013

Tu fais chier, Bertrand Cantat

Tout a réémergé il y a quelques jours à peine. C'était juste un bandeau sur une chaîne d'info qui annonçait que, selon un récent sondage, 63% des Français n'avaient pas pardonné Bertrand Cantat.



Je me suis alors souvenu d'une fois où j'avais justement été sondé. Il y avait eu à cette période deux ou trois histoires de trains arrivés avec plusieurs heures de retard et la question qui m'était posée était une question du genre « Pensez-vous que les trains de la SNCF sont actuellement plus souvent ou moins souvent en retard qu'avant ? » La sondeuse fut stupéfaite de ma réponse : « Ni l'un, ni l'autre. » S'en était suivi un dialogue où je lui expliquais qu'il me paraissait infondé de me forger une opinion sur seulement deux faits divers, que moi-même j'avais subi neuf heures de retard sur un TGV Aix-Paris quelques semaines auparavant, qu'aucun média national n'en avait parlé et que donc je ne pouvais pas avoir idée de l'ampleur des retards à la SNCF en général pour comparer à la période particulière et que de toute façon, les trains ont toujours eu une certaine proportion de retards donc à mon avis, à cette période, les trains n'étaient pas beaucoup plus ou beaucoup moins en retard qu'à leur habitude. Au reste, je m'en prenais au type qui avait construit la question et n'avait pas intégré comme choix de réponse « Autant en retard ».



Alors en lisant ce sondage sur Bertrand Cantat, je me suis imaginé la même sondeuse qui m'appellerait et me demanderait si j'avais pardonné Bertrand Cantat. J'aurais été là en train de cuisiner mon repas de midi et d'un coup, comme ça, sans préliminaires, sans annonce, sans rien, elle m'aurait demandé « Avez-vous pardonné Bertrand Cantat ? »

Je me suis demandé ce qui se serait passé si cette sondeuse avait posé la question à ma grand-mère. Je suis sûr qu'elle n'a jamais entendu Le vent nous portera, qu'elle n'a jamais crié sur une chanson de Noir dés' et qu'en plus elle a oublié que, quelques années auparavant, Bertrand Cantat avait tabassé Marie Trintignant à mort. Et je me suis demandé si sa réponse, positive ou négative, aurait été comptabilisée dans le sondage.



Mais tout ça ne répondait pas à la question qu'on venait de me poser implicitement. Est-ce que moi je pardonne Bertrand Cantat ? D'abord qui suis-je pour me donner le droit de pardonner ou pas Bertrand Cantat ? Quelle prétention que de se permettre de dire « Je pardonne (ou pas) un homme que je ne connais pas personnellement qui a tué dans des conditions que j'ai à peine suivies une femme que je ne connaissais pas » ! Avant sa mort, je ne connaissais même pas Marie Trintignant, elle n'avait aucune importance pour moi, sa mort devrait-elle lui en donner plus ? La question du pardon, c'est aussi le fait de juger une personne. Je vois défiler des milliers d'images ou de « proverbes facebookiens » où les gens disent ne pas accepter d'être jugés et ces mêmes ne voient aucun problème à juger en quelques secondes un homme dont ils ignorent presque tout. Comment jugez-vous Bertrand Cantat, l'avez-vous pardonné, même question.



J'en voulût alors à Marie Trintignant et aux millions d'autres femmes dans le monde de ne pas avoir stoppé leur relation après les premiers coups qu'elles subirent. Marie Trintignant était à quatre ou cinq mille kilomètres de chez elle. Elle aurait pu être en plein répit et non, elle décida quand même d'inviter son bourreau.

J'en voulût aussi à Bertrand Cantat et aux millions d'hommes sur Terre qui se dédouanent de leurs actes (ou des actes des autres) sur l'alcool. Au cours de soirées, j'ai déjà bu un peu, beaucoup, à la folie, passionnément et pas du tout, pourtant il ne m'est jamais jamais jamais jamais jamais jamais jamais jamais arrivé de tabasser qui que ce soit. Jamais. Et la plupart d'entre vous non plus. L'alcool ne rend pas les gens violents, l'alcool lève les inhibitions. Bertrand Cantat était violent. Peut-on pardonner la violence ?



Cela amène un autre point. Qu'est-ce qu'on pardonne dans le pardon ? Est-ce qu'on pardonne l'homme ou est-ce qu'on pardonne l'acte ? Mes valeurs me poussent à essayer de toujours pardonner les hommes, pas les actes. Quand on a demandé à l'échantillon de répondre, qui a fait la distinction entre l'homme et son acte ? Est-ce que celui qui a construit le sondage a lui-même fait ce distinguo ?

Je me suis aussi souvenu que j'avais lu des articles qui disaient que Bertrand Cantat avait été un détenu exemplaire. J'imagine qu'il était altruiste, humble, empathique, mais aussi désespérément triste. Je l'ai mille fois imaginé, seul avec sa guitare devant un parterre de détenus imposer avec son charisme naturel un silence de respect entre deux chansons mélancoliques. Comment peut-on ne pas pardonner cet homme si admirable ? Comment peut-on pardonner cet homme si violent ? Et d'un autre côté, comment est-il humainement possible de pardonner le moindre acte de violence volontaire et à plus forte raison le meurtre ?



Je me suis aussi souvenu de la mère de cet ami qui avait pris le TGV et qui, hasard de la vie, s'était retrouvée face à lui dans le train, probablement lors d'une permission accordée à Noël. Je me suis imaginé moi, face à lui. L'envie de le submerger de questions, de marques d'intérêt, d'empathie en même temps que de haine. J'aurais aimé devenir son meilleur ami, j'aurais voulu observer, analyser son affliction, chaque trait de son visage, j'aurais voulu qu'il acceptât de me faire entrer dans sa citadelle de solitude, j'aurais voulu sentir son silence et j'aurais aimé qu'il payât pour son intolérable acte. J'aurais tellement aimé et tellement craint de me retrouver face à cet homme, écorché peut-être depuis son meurtre, sûrement depuis bien avant.



Bertrand Cantat, himself
Des années durant, j'ai espéré le retour de Bertrand Cantat dans la musique, je me disais alors que l'important c'était d'avoir payé sa dette, qu'on n'allait pas le blâmer à vie, que le travail, la poésie d'un homme n'avaient rien à voir avec ce terrifiant acte d'une nuit.

Et le lendemain de ce sondage, je vis un extrait de son nouveau clip. Si ce morceau n'était pas exceptionnel, il était empreint du talent et de l'intelligence poétique de son auteur. Sa voix semblait inchangée, son faciès bouffi par les années. Un nouvel argument s'imposa à moi. Guy Georges, il chante peut-être super bien en vrai. Pourtant je ne m'imaginerais absolument pas acheter un de ses albums. Et pourquoi Bertrand Cantat, lui, y aurait droit ? Le fait d'être célèbre avant permettrait-il d'avoir un avantage sur les autres meurtriers ?





Alors voilà, je suis pris entre de multiples décisions antagonistes, de multiples incompatibilités. Toi, Bertrand Cantat, tu m'entraînes dans tes tourmentes. Je subis à la fois ton côté beau et ton côté moche, alors que je n'en veux qu'un seul. Je n'ai qu'une seule envie, c'est que tu reviennes en arrière et que tu t'empêches de commettre l'irréparable car j'ai tort dans chacune des alternatives que tu m'imposes. J'ai envie d'entendre ta voix et ta création, mais j'ai envie que, oublié de tous, tu t'imbibes d'alcool dans un appartement poisseux pour éponger le dégoût que tu as de toi-même. Je ne veux plus t'entendre et je veux que tu me transperces avec un, deux, dix chefs d'œuvre indiscutables.



Tu vois ? Tu fais chier, Bertrand Cantat.