Tout a réémergé il y a quelques jours à peine. C'était juste
un bandeau sur une chaîne d'info qui annonçait que, selon un récent
sondage, 63% des Français n'avaient pas pardonné Bertrand Cantat.
Je me suis alors souvenu d'une fois où j'avais justement été
sondé. Il y avait eu à cette période deux ou trois histoires de
trains arrivés avec plusieurs heures de retard et la question qui
m'était posée était une question du genre « Pensez-vous que
les trains de la SNCF sont actuellement plus souvent ou moins souvent
en retard qu'avant ? » La sondeuse fut stupéfaite de ma
réponse : « Ni l'un, ni l'autre. » S'en était
suivi un dialogue où je lui expliquais qu'il me paraissait infondé
de me forger une opinion sur seulement deux faits divers, que
moi-même j'avais subi neuf heures de retard sur un TGV Aix-Paris
quelques semaines auparavant, qu'aucun média national n'en avait
parlé et que donc je ne pouvais pas avoir idée de l'ampleur des
retards à la SNCF en général pour comparer à la période
particulière et que de toute façon, les trains ont toujours eu une
certaine proportion de retards donc à mon avis, à cette période,
les trains n'étaient pas beaucoup plus ou beaucoup moins en retard
qu'à leur habitude. Au reste, je m'en prenais au type qui avait
construit la question et n'avait pas intégré comme choix
de réponse « Autant en retard ».
Alors en lisant ce sondage sur Bertrand Cantat, je me suis imaginé
la même sondeuse qui m'appellerait et me demanderait si j'avais
pardonné Bertrand Cantat. J'aurais été là en train de cuisiner mon
repas de midi et d'un coup, comme ça, sans préliminaires, sans
annonce, sans rien, elle m'aurait demandé « Avez-vous pardonné
Bertrand Cantat ? »
Je me suis demandé ce qui se serait passé si cette sondeuse
avait posé la question à ma grand-mère. Je suis sûr qu'elle n'a
jamais entendu Le vent nous portera,
qu'elle n'a jamais crié sur une chanson de Noir dés' et qu'en plus
elle a oublié que, quelques années auparavant, Bertrand Cantat
avait tabassé Marie Trintignant à mort. Et je me suis demandé si
sa réponse, positive ou négative, aurait été comptabilisée dans
le sondage.
Mais tout ça ne répondait pas à la
question qu'on venait de me poser implicitement. Est-ce que moi je
pardonne Bertrand Cantat ? D'abord qui suis-je pour me donner le
droit de pardonner ou pas Bertrand Cantat ? Quelle prétention
que de se permettre de dire « Je pardonne (ou pas) un homme que
je ne connais pas personnellement qui a tué dans des conditions que
j'ai à peine suivies une femme que je ne connaissais pas » !
Avant sa mort, je ne connaissais même pas Marie Trintignant, elle
n'avait aucune importance pour moi, sa mort devrait-elle lui en
donner plus ? La question du pardon, c'est aussi le fait de
juger une personne. Je vois défiler des milliers d'images ou de
« proverbes facebookiens » où les gens disent ne pas
accepter d'être jugés et ces mêmes ne voient aucun problème à
juger en quelques secondes un homme dont ils ignorent presque tout.
Comment jugez-vous Bertrand Cantat, l'avez-vous pardonné, même
question.
J'en voulût alors à Marie Trintignant
et aux millions d'autres femmes dans le monde de ne pas avoir stoppé
leur relation après les premiers coups qu'elles subirent. Marie
Trintignant était à quatre ou cinq mille kilomètres de chez elle.
Elle aurait pu être en plein répit et non, elle décida quand même
d'inviter son bourreau.
J'en voulût aussi à Bertrand Cantat
et aux millions d'hommes sur Terre qui se dédouanent de leurs actes
(ou des actes des autres) sur l'alcool. Au cours de soirées, j'ai
déjà bu un peu, beaucoup, à la folie, passionnément et pas du
tout, pourtant il ne m'est jamais jamais jamais jamais jamais jamais
jamais jamais arrivé de tabasser qui que ce soit. Jamais. Et la
plupart d'entre vous non plus. L'alcool ne rend pas les gens
violents, l'alcool lève les inhibitions. Bertrand Cantat était
violent. Peut-on pardonner la violence ?
Cela amène un autre point.
Qu'est-ce qu'on pardonne dans le pardon ? Est-ce qu'on pardonne
l'homme ou est-ce qu'on pardonne l'acte ? Mes valeurs me poussent à
essayer de toujours pardonner les hommes, pas les actes. Quand on a
demandé à l'échantillon de répondre, qui a fait la distinction
entre l'homme et son acte ? Est-ce que celui qui a construit le
sondage a lui-même fait ce distinguo ?
Je me suis aussi souvenu que
j'avais lu des articles qui disaient que Bertrand Cantat avait été
un détenu exemplaire. J'imagine qu'il était altruiste, humble,
empathique, mais aussi désespérément triste. Je l'ai mille fois
imaginé, seul avec sa guitare devant un parterre de détenus imposer
avec son charisme naturel un silence de respect entre deux chansons
mélancoliques. Comment peut-on ne pas pardonner cet homme si
admirable ? Comment peut-on pardonner cet homme si violent ?
Et d'un autre côté, comment est-il humainement possible de
pardonner le moindre acte de violence volontaire et à plus forte
raison le meurtre ?
Je me suis aussi souvenu de la mère de
cet ami qui avait pris le TGV et qui, hasard de la vie, s'était
retrouvée face à lui dans le train, probablement lors d'une
permission accordée à Noël. Je me suis imaginé moi, face à lui.
L'envie de le submerger de questions, de marques d'intérêt,
d'empathie en même temps que de haine. J'aurais aimé devenir son
meilleur ami, j'aurais voulu observer, analyser son affliction,
chaque trait de son visage, j'aurais voulu qu'il acceptât de me
faire entrer dans sa citadelle de solitude, j'aurais voulu sentir son
silence et j'aurais aimé qu'il payât pour son intolérable acte.
J'aurais tellement aimé et tellement craint de me retrouver face à
cet homme, écorché peut-être depuis son meurtre, sûrement depuis
bien avant.
![]() |
| Bertrand Cantat, himself |
Et le lendemain de ce sondage, je vis
un extrait de son nouveau clip. Si ce morceau n'était pas
exceptionnel, il était empreint du talent et de l'intelligence
poétique de son auteur. Sa voix semblait inchangée, son faciès
bouffi par les années. Un nouvel argument s'imposa à moi. Guy
Georges, il chante peut-être super bien en vrai. Pourtant je ne
m'imaginerais absolument pas acheter un de ses albums. Et pourquoi
Bertrand Cantat, lui, y aurait droit ? Le fait d'être célèbre
avant permettrait-il d'avoir un avantage sur les autres meurtriers ?
Alors voilà, je suis pris entre de
multiples décisions antagonistes, de multiples incompatibilités.
Toi, Bertrand Cantat, tu m'entraînes dans tes tourmentes. Je subis à
la fois ton côté beau et ton côté moche, alors que je n'en veux
qu'un seul. Je n'ai qu'une seule envie, c'est que tu reviennes en
arrière et que tu t'empêches de commettre l'irréparable car j'ai
tort dans chacune des alternatives que tu m'imposes. J'ai envie
d'entendre ta voix et ta création, mais j'ai envie que, oublié de
tous, tu t'imbibes d'alcool dans un appartement poisseux pour éponger
le dégoût que tu as de toi-même. Je ne veux plus t'entendre et je veux que
tu me transperces avec un, deux, dix chefs d'œuvre indiscutables.
Tu vois ? Tu fais chier, Bertrand
Cantat.

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