30/09/2010

Je suis en manque !

J'ai peine à le dire ici, l'avouer à mes proches ou aux autres.
Au début, on se dit que « c'est pas grave », qu'on n'est « pas seul à faire comme ça » et... je me rends compte que je parle avec des « on » au lieu de « je ». Je vais alors essayer de dire « je », même si ce n'est pas facile.
Je ressens depuis longtemps cette chose. J'entends cette voix douce murmurant sans fin : « Regarde, voilà comme tu es ! »

Vous essayez d'abord de lui résister mais le besoin grandit, déferlant sur vous comme une vague. Un besoin qui vous taraude, vous excite, vous provoque pour pouvoir être assouvi. Puis la voix douce que vous entendiez finit par vous hurler « Fais-le ! » Et vous savez que vous allez obéir parce que c'est la seule chose que vous désirez.
Alors il vous a possédé et vous appartenez à cette chose tapie au fond de vous, à ce passager noir.

Tout a commencé il y a huit ans, presque jour pour jour. C'étaient les prémices. J'avais encore beaucoup de mal à le faire « comme il le fallait. » J'étais assez maladroit et j'en avais honte. Enfin, honte d'être maladroit. Je le faisais deux jours par semaine, des fois plus. J'essayais d'imiter ceux qui avaient l'air d'y arriver, mais je n'y arrivais pas.
C'est devenu vraiment grave trois ans plus tard, là aussi, presque jour pour jour. Au début, je n'y faisais pas attention. Je faisais ça bien et je le faisais plus souvent. Ça devenait naturel et je crois que c'était le problème. C'était naturel. Etait-ce une seconde nature ou ma vraie nature ? La question ne se pose même plus aujourd'hui tant la réponse est évidente.

J'y pensais pendant que je le faisais bien sûr, mais aussi un peu avant et un peu après. Et au bout d'un moment, j'y pensais tout le temps. Ce qu'il s'était passé, dans les moindres détails. Comment ça allait se passer la fois suivante. C'était une obsession et le pire, c'est que j'aimais ça ! Je me faisais détester par de nombreuses personnes, mais j'y étais totalement indifférent. Et puis, d'ailleurs, je me demande si je ne prenais pas plaisir à ça aussi. 


Voilà à peu près comment je vivais mon emploi de surveillant dans un collège.
Mes anciens collègues peuvent en témoigner : j'en ai mis des punitions, j'en ai collé des morveux, j'en ai interdit des jeux stupides, j'en ai terrorisé des enfreigneurs de règlements.
C'était devenu une vraie drogue. Le pouvoir d'interdire à un élève en pleurs de sortir de l'établissement parce qu'il n'avait pas son passeport. Son carnet de correspondance, je veux dire. L'adrénaline qui montait lorsque j'attrapais un élève en train de fumer dans un couloir caché. L'extrême jouissance que je pouvais ressentir quand j'arrivais enfin à coincer l'élève qui avait claqué une boule puante dans le grand hall.

Je guettais toutes les occasions de sortir mes phrases, devenues cultes pour des milliers d'élèves : « Si vous croyez que ça me gène de coller quinze élèves d'un coup, vous vous trompez. » ou bien « Tu sais pourquoi les garçons là-bas regardent dans ta direction ? C'est parce que quand on met une jupe et qu'on s'assoit, il vaut mieux serrer les jambes. »
J'en avais des dizaines ! « On va essayer de communiquer par la pensée. Lis dans mes pensées maintenant. » Ça, c'était quand les élèves se trouvaient aux endroits interdits. En général, ils me comprenaient et partaient. Parfois, je n'avais même pas à dire un mot, un regard (très) appuyé pouvait suffire.
« Je sais pas quoi faire, là. Selon toi, quelle punition je devrais te mettre ? » ou l'une de mes préférées : « Tu as fait ça, ça et ça. Est-ce que tu vois une seule raison pour que je ne te colle pas ? » Eventuellement suivie de « Non, le fait que je sois sympa n'est pas une raison. T'as pas mieux ? Tant pis. Ton prochain mercredi après-midi n'est plus libre. Ah... Tu as foot ? Peut-être, mais pas mercredi prochain. Ou à la limite celui d'après, c'est comme tu préfères. »
Quel plaisir je prenais lorsqu'un élève me demandait quelque chose. La joie dans ses yeux quand je commençais mes phrases, c'était magnifique. Tout autant que l'expression de déception qui se lisait juste après. C'est fou ce qu'un « Bien sûr que non ! » bien prononcé peut avoir plus de répercussions qu'un simple « Non. »
Je m'amusais aussi avec les parents : « Ecoutez Madame, vous êtes la une, deux, trois... la treizième parent d'élève de cette classe que j'appelle et vous êtes le treizième à me dire que votre fils n'est pas allé en cours parce qu'il était le seul dans sa classe. »

J'aurais encore mille anecdotes où j'étais comme poussé à la cruauté et au cynisme. Hélas, mille fois hélas cette période est révolue. Cette partie de moi ne peut plus s'exprimer que lors de rares escarmouches avec quelque interlocuteur généralement hypo-cortiqué...
Plus sérieusement, ces années de pionnicat ont été parmi les expériences les plus formatrices de ma vie d'aujourd'hui, de ma personne même, au même rang que mes études. J'ai tant appris sur les relations humaines et sur la communication, j'ai passé tant de  bon temps que j'y repense souvent avec nostalgie. C'est aussi ça qui est intéressant : les souvenirs désagréables s'effacent peu à peu, laissant d'innombrables moments plus beaux en tête.
Je n'oublierai sûrement jamais cette petite fille qui était amoureuse de moi, mais il m'est déjà difficile de remettre un nom sur ce collégien arrogant qui m'a inspiré moult pensées pas du tout professionnelles.
Sur le chemin de ma vie, ce passage est agréable et - qui sait ? - peut-être y retournerai-je un jour dans d'autres conditions. En attendant, j'invite mes anciens collègues (et éventuellement anciens élèves) à mettre en commentaires ce qu'ils ont aimé ou détesté chez moi, ce qui les a marqué durant cette période.

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Photo : Allos, été 2005
P.S.: une partie du début de ce post  à été inspirée par un épisode de Dexter où sa tutrice évoque son rapport avec l'addiction aux narcotiques. Vous pouvez voir cela comme un hommage plus que comme un plagiat...

5 commentaires:

phil a dit…

Souviens-toi Virgile, quand je te disais que tu étais un drogué de la colle et qu'il fallait te sevrer ... J'avais bien remarqué ta dépendance : pupille dilatée à l'approche d'un élève fautif, coeur qui s'accélère, bave qui vient aux lèvres, j'ai senti ta détresse et t'ai encouragé à entrer dans une phase de sevrage. Tu l'as essayé, mais tu n'as pas tenu. Je savais pourtant que tout cela allait mal finir et qu'il te fallait arrêter de toi même avant que tu n'y sois obligé par ton changement de statut ... Tu y es maintenant ! Je ne vois qu'une solution pour toi, la salle de shoot : passe le concours d'entrée dans la police nationale !

Virgile A. a dit…

Tu aurais peut-être une anecdote croustillante ? Une phrase qui t'a marquée ?

phil a dit…

Oui, oui. Une de tes phrases fétiches qui a marqué toute l'équipe je crois : le fameux "t'es dehors ou t'es dedans" adressé aux élèves qui laissaient la porte de la vie scolaire ouverte et restaient sur le seuil et qui, ne comprenant rien à ce que tu disais, t'adressaient un "hein ?" précédant immédiatement le claquage de porte au nez.

Fan de rando a dit…

Virgile, tu es un véritable génie. C'est vrai que tu as un petit côté Dexter. Et j'adore ça.

Virgile A. a dit…

Parle-moi comme ça, j'aime !