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16/09/2011

Chacun son île


Si mes souvenirs sont bons – et ils ne le sont malheureusement pas toujours – l'un des premiers DVD que j'ai acheté était celui de La plage. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, La plage, ce n'est pas que l'envoûtante bande originale interprétée par les All Saints, La plage, c'est aussi l'histoire d'un très beau jeune homme, interprété par Leonardo Di Caprio, qui cherche un lieu paradisiaque, calme, simple, éloigné de la civilisation, vierge de tout vice humain, dénué d'argent. C'est ainsi qu'il se retrouve sur une île thaïlandaise, paradisiaque, calme, simple, éloignée de la civilisation, vierge de tout vice humain, dénuée d'argent habitée par un petit groupe d'humains qui – comme lui – recherchent un endroit paradisiaque, calme, simple, éloigné de la civilisation, vierge de tout vice humain, dénué d'argent.

Tout se passe bien pour Richard – c'est son nom – sur cette île paradisiaque, calme, simple, éloignée de la civilisation, vierge de tout vice humain, dénuée d'argent, jusqu'à ce que, pour une raison que je ne vous dévoilerai pas, Richard soit banni par la communauté.
Le protagoniste entre alors dans une nouvelle dynamique vis-à-vis des villageois, du village, mais aussi vis-à-vis de lui-même.
C'est en fait à ce moment-là que Richard devient totalement libre. Il veut espionner tel ou tel villageois ? Il l'espionne. Il veut courir ? Il court. Il veut rôder dans le village durant la nuit ? Il rôde. Il veut lire, il veut chasser ou manger, il veut résider à tel endroit ou tel autre ? Il le fait, comme bon lui semble, libre des contraintes des humains.

A y regarder de plus près, Richard expérimente ce dont nous fantasmons tous à des degrés différents, que ce soit par ou pour la liberté. Et de mon côté, je ressens souvent cette liberté. D'autres fois, je la recherche quand je ne l'impose pas (magnifique question philosophique au passage : peut-on imposer sa propre liberté à autrui ?). Si je devais remercier et féliciter mes parents sur un seul point, ce serait à propos de l'insistance dont ils ont fait preuve durant des années pour que j'apprenne à exprimer ce que je suis, que ce soit au travers de mes originalités, de mes goûts, de mes envies ou de toute autre chose, en me détachant du regard et du jugement de l'Autre, quel qu'il soit.
Pas toujours évidente à mettre en œuvre durant mon enfance, j'ai depuis cultivé cette graine du détachement jusqu'à ce qu'elle devienne mon premier point cardinal : ma liberté. Je veux courir ? Je cours. Je veux rôder dans le village durant la nuit ? Je rôde. Je veux croire ? Je crois, à ma façon. Je veux m'inspirer de telle pensée ? Je m'en inspire. Je veux inventer une pensée, l'extraire de mes seules expériences ? Je l'invente. Je veux prononcer des blagues racistes, misogynes ou dégoûtantes ? Je les prononce, peu importe qu'on me croie raciste, misogyne ou dégoûtant. Je veux lire, jouer, me défouler, résider à tel endroit, exprimer mes spécificités, mes excentricités parfois ? Je le fais, comme bon me semble, avec pour seules limites celles que je m'impose, avec pour seul prix à payer celui que j'accepte de verser, avec pour seules conséquences celles que j'accepte de subir.
Cela ne signifie pas que je suis un asocial, un anarchiste ou un hippie idéaliste qui ne voit son salut que par le rejet d'un monde jugé trop différent. Non, je vois la société telle qu'elle est, je vois la place que je peux y tenir, les latitudes qui me sont offertes ou que je peux conquérir.
Mais au fond, ce beau discours ne masque-t-il pas une vision idéaliste de ma condition, n'est-il pas le barbacane d'une vie dont personne n'est jamais entièrement satisfait ?

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Photo : Lac d'Allos, été 2010

30/09/2010

Je suis en manque !

J'ai peine à le dire ici, l'avouer à mes proches ou aux autres.
Au début, on se dit que « c'est pas grave », qu'on n'est « pas seul à faire comme ça » et... je me rends compte que je parle avec des « on » au lieu de « je ». Je vais alors essayer de dire « je », même si ce n'est pas facile.
Je ressens depuis longtemps cette chose. J'entends cette voix douce murmurant sans fin : « Regarde, voilà comme tu es ! »

Vous essayez d'abord de lui résister mais le besoin grandit, déferlant sur vous comme une vague. Un besoin qui vous taraude, vous excite, vous provoque pour pouvoir être assouvi. Puis la voix douce que vous entendiez finit par vous hurler « Fais-le ! » Et vous savez que vous allez obéir parce que c'est la seule chose que vous désirez.
Alors il vous a possédé et vous appartenez à cette chose tapie au fond de vous, à ce passager noir.

Tout a commencé il y a huit ans, presque jour pour jour. C'étaient les prémices. J'avais encore beaucoup de mal à le faire « comme il le fallait. » J'étais assez maladroit et j'en avais honte. Enfin, honte d'être maladroit. Je le faisais deux jours par semaine, des fois plus. J'essayais d'imiter ceux qui avaient l'air d'y arriver, mais je n'y arrivais pas.
C'est devenu vraiment grave trois ans plus tard, là aussi, presque jour pour jour. Au début, je n'y faisais pas attention. Je faisais ça bien et je le faisais plus souvent. Ça devenait naturel et je crois que c'était le problème. C'était naturel. Etait-ce une seconde nature ou ma vraie nature ? La question ne se pose même plus aujourd'hui tant la réponse est évidente.

J'y pensais pendant que je le faisais bien sûr, mais aussi un peu avant et un peu après. Et au bout d'un moment, j'y pensais tout le temps. Ce qu'il s'était passé, dans les moindres détails. Comment ça allait se passer la fois suivante. C'était une obsession et le pire, c'est que j'aimais ça ! Je me faisais détester par de nombreuses personnes, mais j'y étais totalement indifférent. Et puis, d'ailleurs, je me demande si je ne prenais pas plaisir à ça aussi. 


Voilà à peu près comment je vivais mon emploi de surveillant dans un collège.
Mes anciens collègues peuvent en témoigner : j'en ai mis des punitions, j'en ai collé des morveux, j'en ai interdit des jeux stupides, j'en ai terrorisé des enfreigneurs de règlements.
C'était devenu une vraie drogue. Le pouvoir d'interdire à un élève en pleurs de sortir de l'établissement parce qu'il n'avait pas son passeport. Son carnet de correspondance, je veux dire. L'adrénaline qui montait lorsque j'attrapais un élève en train de fumer dans un couloir caché. L'extrême jouissance que je pouvais ressentir quand j'arrivais enfin à coincer l'élève qui avait claqué une boule puante dans le grand hall.

Je guettais toutes les occasions de sortir mes phrases, devenues cultes pour des milliers d'élèves : « Si vous croyez que ça me gène de coller quinze élèves d'un coup, vous vous trompez. » ou bien « Tu sais pourquoi les garçons là-bas regardent dans ta direction ? C'est parce que quand on met une jupe et qu'on s'assoit, il vaut mieux serrer les jambes. »
J'en avais des dizaines ! « On va essayer de communiquer par la pensée. Lis dans mes pensées maintenant. » Ça, c'était quand les élèves se trouvaient aux endroits interdits. En général, ils me comprenaient et partaient. Parfois, je n'avais même pas à dire un mot, un regard (très) appuyé pouvait suffire.
« Je sais pas quoi faire, là. Selon toi, quelle punition je devrais te mettre ? » ou l'une de mes préférées : « Tu as fait ça, ça et ça. Est-ce que tu vois une seule raison pour que je ne te colle pas ? » Eventuellement suivie de « Non, le fait que je sois sympa n'est pas une raison. T'as pas mieux ? Tant pis. Ton prochain mercredi après-midi n'est plus libre. Ah... Tu as foot ? Peut-être, mais pas mercredi prochain. Ou à la limite celui d'après, c'est comme tu préfères. »
Quel plaisir je prenais lorsqu'un élève me demandait quelque chose. La joie dans ses yeux quand je commençais mes phrases, c'était magnifique. Tout autant que l'expression de déception qui se lisait juste après. C'est fou ce qu'un « Bien sûr que non ! » bien prononcé peut avoir plus de répercussions qu'un simple « Non. »
Je m'amusais aussi avec les parents : « Ecoutez Madame, vous êtes la une, deux, trois... la treizième parent d'élève de cette classe que j'appelle et vous êtes le treizième à me dire que votre fils n'est pas allé en cours parce qu'il était le seul dans sa classe. »

J'aurais encore mille anecdotes où j'étais comme poussé à la cruauté et au cynisme. Hélas, mille fois hélas cette période est révolue. Cette partie de moi ne peut plus s'exprimer que lors de rares escarmouches avec quelque interlocuteur généralement hypo-cortiqué...
Plus sérieusement, ces années de pionnicat ont été parmi les expériences les plus formatrices de ma vie d'aujourd'hui, de ma personne même, au même rang que mes études. J'ai tant appris sur les relations humaines et sur la communication, j'ai passé tant de  bon temps que j'y repense souvent avec nostalgie. C'est aussi ça qui est intéressant : les souvenirs désagréables s'effacent peu à peu, laissant d'innombrables moments plus beaux en tête.
Je n'oublierai sûrement jamais cette petite fille qui était amoureuse de moi, mais il m'est déjà difficile de remettre un nom sur ce collégien arrogant qui m'a inspiré moult pensées pas du tout professionnelles.
Sur le chemin de ma vie, ce passage est agréable et - qui sait ? - peut-être y retournerai-je un jour dans d'autres conditions. En attendant, j'invite mes anciens collègues (et éventuellement anciens élèves) à mettre en commentaires ce qu'ils ont aimé ou détesté chez moi, ce qui les a marqué durant cette période.

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Photo : Allos, été 2005
P.S.: une partie du début de ce post  à été inspirée par un épisode de Dexter où sa tutrice évoque son rapport avec l'addiction aux narcotiques. Vous pouvez voir cela comme un hommage plus que comme un plagiat...

22/04/2010

Entre rêve et réalité

J'ai depuis plusieurs semaines une image qui vient occuper mes pensées. D'une douleur vaporeuse et lancinante, cette image n'en demeure pas moins agréable.

C'est une rencontre, si prégnante que je sais qu'elle a eu lieu, si éloignée que je me demande parfois s'il s'agit d'un rêve.

Je me promenais alors sur un chemin de pierres, là où je sais que je ne verrai personne, mais là où j'espère toujours une rencontre plaisante. Faisant suite au bruit d'un éboulis, je le vis m'observer puis s'arrêter sur mon chemin. Un chamois était là, proche de moi. A la fois craintif et séduit par cette ambiance, il hésitait entre fuir ou se rapprocher encore.

Dans mes montagnes ou ailleurs, j'ai vu de nombreux chamois, isolés ou en harde, mais celui-ci était différent. Sous l'emprise d'une peur insondable, il ne fuyait pas, contrairement à tous les autres, probablement moins apeurés. La perspective d'un rapprochement l'effrayait encore plus, mais il savait résister à cette peur.

D'un mouvement à peine perceptible, l'animal rapprochait son front de la main de l'homme. Il avait déjà connu l'un des avatars de la douleur et craignait d'en connaître un autre, au travers de cette main et de l'être à qui elle appartenait. J'avançai alors ma main, lentement. Le chamois se laissa rejoindre pour éprouver une sensation qui lui paraissait agréable, mais inquiétante.

Tandis que ma main flattait son cou, son flanc, je faisais appel à mes souvenirs lointains. J'avais la vision floue d'une rencontre avec cet animal une quinzaine d'années auparavant. Je ne me doutais pas de sa douleur d'alors, mais j'imaginais parfois arriver à un tel moment, dont l'intensité était depuis bien plus exaltée.

Las, en un clignement de paupières, le prince des montagnes s'en fut sans un adieu, avec la promesse trouble d'un nouvel hasard.
Une poignée de secondes qui confinaient avec l'éternité, voilà le temps de notre étreinte. Je vis avec ce souvenir, au gré des tempêtes ou des jours qui passent. Je vois parfois ses traces sur ce chemin ou sur un autre, comme des messages d'oxygène pour maintenir une flamme qui lentement s'épuise.

Peut-être ce prince me rejoindra comme je l'ai fait avant lui et fera briller ce feu. Mais peut-être, hélas, restera-t-il dans son pré inaccessible, pensant de manière sporadique à notre intime face-à-face.

Je retournerai souvent sur notre chemin, avec le même espoir de rencontrer cet animal ou peut-être un autre qui se montrera encore moins fuyant
 
 
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Photo : Mont Pelat - Allos (04), été 2005

23/04/2009

L'abbaye de Silvacane, n'y allez pas, c'est un piège !

J'aurais aussi bien pu dire « N'y allez pas, ça vaut pas le coup ! » ou « N'y allez pas, c'est de la merde ! » ou « N'y allez pas, c'est une arnaque ! » Chacun de ces titres aurait aussi bien résumé la misère de ce monument qui n'a de national que le logo.

Où donc est cette abbaye ?
Cette abbaye se trouve à la Roque d'Anthéron, une petite ville très pittoresque qui flirte avec le Lubéron tout proche et qui exhibe avec un orgueil justifié ses petites ruelles typiques, ses collines, ses forêts de pins bordées de thym et romarin, son festival estival, son Soleil envié par tant de Belges et d'Anglais et, bien sûr, ses méditerranéennes dont on attendrait les mêmes libertés sexuelles que les documentaires spécialisés évoquent certains samedis soir sur Canal +.

Où qu'il est le problème, alors ?
Il faudrait dire « les » problèmes...
A l'arrivée, un espace sablé sert de parking. Très bien, sauf que de ci de là, quelques mauvaises affiches (des feuilles en papier agrafées aux arbres) indiquent que c'est un parking surveillé qui coûte 2 €. Et moi, ça me plaît pas. Qu'à cela ne tienne, nous retournons cent mètres avant pour garer la voiture à un endroit plus à mon goût (à l'ombre et gratuit).
En nous approchant du site monastique, un type dans une vieille R19 toute pourrie nous demande si nous sommes garés sur le parking payant. Bien sûr que non, mais je félicite au passage la surveillance du parking.
Nous devinons le chemin que des générations entières de moines ont emprunté, à côté des oliviers et des murs en pierres sèches. Beau cadre, il faut dire.

Passage à la caisse, un tarif réduit pour les deux étudiants en histoire de l'art que nous sommes. Réduit ? Je me suis inscrit à la fac en histoire de l'art pour avoir des places gratuites et on me propose juste des places réduites. « C'est un scandale ! » crie-je assez fort en moi-même.
Bon, tant pis. A priori, le monument vaut sûrement les 4,5 € que nous dépensons chacun (6,5 € pour les non-jeunes, non-chômeurs, non-vieux, non-étudiants). La caissière nous glisse le prospectus de l'abbaye et nous franchissons le seuil du domaine.

Le cadre paraît alors moins féérique : une vue embarrassante sur la terrasse du gardien de l'abbaye et une vue directe sur des serres mal cachées par quelques arbres. Pas grave. Le site, lui, est beau. Un petit canal à déclinaison lente vient agrémenter l'accès à l'abbaye et quelques fondations lui font face. Tiens, c'est quoi ces fondations ? Tant pis, on saura pas...

Nous pénétrons alors dans cette antre rafraîchissant le printemps torride de la Provence. Ô, c'est beau, c'est grand, peut-être même grandiose. L'acoustique produite par nos paroles explique pourquoi cette nef accueille un festival de piano chaque année. La nef étant vide, je chante un peu pour profiter des jeux de la pierre. Tiens... la nef est vide, ça devrait nous mettre la puce à l'oreille.
Nous sommes alors trop occupés à essayer de deviner ce qu'est ce grand trou sur le côté droit. Nous continuons alors la visite à travers les pièces dont nous devons deviner l'utilité : celle-ci doit être le réfectoire, celle-là je sais pas, celle-là non plus.

Nous décidons d'ouvrir le dépliant pour en savoir un peu plus. Mais c'est peine perdue : les détails à la fois superflus et évidents y surclassent les explications.
Exemple : « La salle est composée d'un seule nef à quatre voûtées d'ogives. » Au cas où l'on ne sache pas compter. Et d'un autre côté : « C'est vers 1144 que des moines venus de Morimond (où est-ce ?) s'installent au bord de la Durance (pourquoi en partir ? pourquoi arriver là ?), dans un site désolé et marécageux [...] »
Sans oublier les charabias architecturaux inutiles et difficilement compréhensibles : « Les galeries sont couvertes d'une voûte en berceau en plein cintre sur doubleaux, et aux angles d'une voûte d'ogive, sauf au nord-est. »


En d'autres termes, les 9 € dépensés ne l'ont été que pour voir des jolies pierres, mais à l'état brut : pas (ou peu) d'explication pour les ignorants tels que moi, pas d'intelligence dans la mise en lumière du monument, presque pas de contextualisation historique, économique ou religieuse pour les époques que traversa l'abbaye. Le livre d'or compile d'ailleurs toutes les impressions des visiteurs, toutes très semblables aux miennes. Toutes ? Non. Les touristes polonais semblent apprécier la visite.
De là à dire qu'il faut être alcoolo pour aimer cette visite...

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Photo : Allos - août 2005