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31/03/2012

Etre ou avoir ?

Il y a être et avoir. Ces deux verbes sont les plus utilisés de la langue française, et ce n'est pas seulement pour leur rôle d'auxiliaire de conjugaison, c'est aussi pour l'importance que nous accordons aux deux états qui vont avec : avoir quelque chose, être quelqu'un. 

Je ne vais pas m'étendre sur le double discours de la gauche qui consiste à diaboliser le verbe avoir, symbole de la société de consommation, en même temps qu'elle ne demande qu'une seule chose : attribuer plus d'argent à ceux qui en ont peu afin qu'ils puissent plus consommer. 

Peut-être l'interpréterez-vous justement comme l'un de ces symboles de la société de consommation, mais depuis quelques mois, je possède, j'ai, un nouvel appareil photo. Et ce nouvel avoir fait de moi un être légèrement différent d'avant. 


Thorame - janvier 2012
Plus rapide, plus polyvalent, plus permissif, plus sophistiqué, en bref : bien plus performant que mon précédent appareil, mon D90 va jusqu'à changer la représentation visuelle de mon environnement dans mon cerveau. Désormais, je ne vois plus d'oiseau. Je vois un sujet cadré dans mon objectif. Je sais à peu près la longueur de champ que je vais utiliser, je sais où je vais me positionner, j'imagine déjà le cliché. Auparavant, cet instant aurait été trop fugace, cet oiseau trop éloigné pour que j'en tire un cliché correct. Désormais, mon champ des possibles s'est ouvert à ces anciennes difficultés. D'autres vont progressivement s'ouvrir à moi au fil de ma maîtrise de l'appareil ou de mes futures acquisitions. 
A ce point-là, il est difficile de dire si mon appareil est seulement l'outil qui vient dans le prolongement de mon cerveau puisqu'il réorganise mes représentations. Il est difficile de dire si l'avoir ne vient pas compléter l'être ou le modifier. 



Nice - avril 2012
Mais cela ne s'arrête pas là. Dans quelques semaines, je partirai en vacances dans un lieu chargé d'histoire. Aux vieilles ruelles, aux monuments historiques et aux majestueux palais, viennent se greffer d'autres lieux auxquels je n'aurais peut-être pas prêté autant d'attention : réserves animalières, falaises, forêts méditerranéennes, etc. tout cela dans le but d'espérer rapporter quelque cliché plus surprenant ou plus esthétique que les autres. Mon appareil photo va donc jusqu'à modifier mon emploi du temps et les lieux où je me rends. Et à bien y réfléchir, j'avais déjà pensé à cette destination six mois auparavant, mais j'attendais d'acquérir cet appareil avant de m'y rendre... 
Et ça va encore plus loin ! Depuis que j'ai cet appareil, les gens me perçoivent différemment. Un inconnu vous a peut-être demandé un jour de le prendre en photo au pied d'un monument et vous avez sûrement accepté, écouté les consignes et pris quelques photos. Je suis passé à l'étape supérieure puisque maintenant, les gens ne me donnent même plus de consignes ou de conseils. Ils se contentent de dire que je sais sûrement comment faire avant de me laisser leur matériel à 400 € dans les mains. 


Vanina - Paris, mars 2012
Mes amis aussi me voient différemment. Je le vois très bien quand leurs yeux croisent le fond de mon objectif, j'en suis même surpris. Une expression de visage tout juste liminale, qui en devient même intime. L'espace d'un instant, il se produit une interaction qui n'était pourtant pas là quelques secondes auparavant. Mais pour ma part, c'est plus sur les expressions suivantes que je vais m'attarder. Les yeux qui ont vu mon appareil m'indiquent si je peux les prendre en photo ou pas. Existe-t-il cette connivence, cet accord pour figurer sur une photographie ? Existe-t-il ce regard de désapprobation qui bien souvent va m'arrêter ? Mais encore, est-ce que ce regard fuyant signifie l'envie de fuir l'objectif ou le photographe ou est-il l'expression d'un sentiment plus profond indécryptable sur le moment ? Et surtout, pourrai-je en tirer quelque chose d'esthétique ? 
Je prends mes amis plus souvent en photo qu'avant. Et paradoxalement, ils s'en plaignent plus, mais semblent plus impatients de voir le résultat final. 


Alors au final, ce nouvel appareil photo, c'est bien plus qu'un objet de consommation, c'est un loisir, un outil, un complément, une ressource. C'est un objet qui marque ma manière de voir mon environnement, qui m'y amène, parfois. Ce simple « avoir » ouvre la perspective à de nombreux autres verbes : faire, aller, créer, immortaliser, extraire, transmettre, trouver... Il en devient même un marqueur social puisque je suis passé de « celui qui prend des photos » à « photographe ».


P.S.: Si vous arrivez à identifier le rapace que j'ai pris en photo, je veux bien que vous m'indiquiez ce que c'est comme espèce.