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23/02/2019

Une parfaite harmonie

Elles sont rares, les fois où l'on vit un moment si intense qu'il vient faire vibrer chaque cellule de notre corps, un moment si beau qu'il prend notre âme toute entière, si grand qu'à ce moment, plus rien pour nous n'existe sur Terre.
Nos pieds, d'ailleurs, n'y sont plus vraiment.

Mes pieds, justement, ce sont eux qui m'ont mené à Ganga Talao. Je me rendais dans le Sud de l'île Maurice lorsque je vis sur ma gauche un immense parking désert au milieu des montagnes, avec une route de six voies qui allait de nulle part vers nulle part. A côté de cette route, une autre voie presque aussi large et interdite aux véhicules.
Je me souvins que le Guide du Routard m'avait signalé une "place d'intérêt" dans les parages, sans en avoir lu les détails.
Ma curiosité se réveilla donc et je décidai d'aller voir ce qui se trouvait au bout de cette route bien intrigante.
Plus j'avançais et plus j'étais désorienté, je ne savais pas sur quelle voie je devais rouler, aucun autre véhicule n'étant présent pour me montrer l'exemple. Je ne savais même pas jusqu'où j'irais.



Une statue immense puis une deuxième m'indiquèrent que j'étais arrivé à destination.
La première, une déesse multibras accompagnée d'un lion d'or, bizarrement, me captiva moins que la seconde, une statue de Shiva haute de 33 mètres, réplique de la statue dominant le lac de Sursagar à Vadodara dans le Gudjarat.







Son visage paisible et bienveillant m'indiquait que j'étais arrivé à destination. Sa sagesse venait emplir tout le parvis sur lequel il régnait. J'observais chaque détail de son corps, la délicatesse de la paume de sa main ou les bijoux qu'il portait.










Je décidai ensuite d'explorer les environs et découvrais une multitude de statues de toutes les tailles, toutes les couleurs. Des temples autour d'un lac s'ouvraient ensuite à moi et me dévoilaient leurs beautés.


La légende veut que cette eau fut celle du Gange. Je ne comprenais pas un brin de ce que je voyais. Pourquoi cette statuette de Ganesh a-t-elle été plongée dans l'eau ? Que sont ces deux divinités protégées par des vitres ? Pourquoi les pélerins et les touristes font-ils retentir la cloche avant d'entrer dans ce temple ? Que fait cette représentation de Bouddha dans ce temple hindouiste ? Pourquoi tant de jeunes couples indiens ?
De ce lieu, j'étais pourtant enivré. Quelle beauté que ce Ganesh vert avec qui j'échangeais mes regards ! Quelle spiritualité dégageant de ce lac ! Tout ce qui provenait de ce lieu venait exalter mon corps tout entier.


Mes déambulations m'amenèrent au pied d'une colline où je vis osciller les branches des arbres. Nouvelle surprise : pour la première fois de ma vie, je voyais des singes en liberté. Certains s'approchaient de moi. Avez-vous déjà observé la curiosité, ou, on ne va pas se mentir, l'espoir de trouver quelque provende, d'un bébé singe, peut-être plus inconscient que les autres, s'approchant de vous ? Avez-vous déjà senti le fugace contact de la main d'un macaque, peut-être plus courageux que les autres, avec la vôtre ?


Après avoir visité les différents temples qui entouraient le lac, j'étais invité par les singes à grimper la colline, loin de l'agitation des touristes et des singes qui régnait là. Ils se baladaient tranquillement ou sur le qui-vive tout au long du chemin. Certains venaient à ma rencontre, quand d'autres prenaient leurs distances avec moi. Quelle splendeur alors de découvrir au pinacle de cette colline un temple dédié au dieu singe Hanuman ! Les macaques auraient pu évoluer partout ailleurs mais ils occupaient la colline du dieu qui prît les traits de leur cousin langur.


L'entièreté de ce lieu venait envelopper ma spiritualité. Je ne dus ma délivrance qu'à l'appétit qui venait se rappeler à moi. Je retournai alors vers le lac sacré, découvrant de multiples détails que je n'avais pas vu la première fois : ici une déesse à trois têtes, là un symbole qui reprenait étrangement la silhouette d'un singe, ici encore, une Indienne aux pieds nus dans l'eau qui allait se recueillir avec son bambin devant une statue.
J'étais en parfaite harmonie avec ce lieu parfait.


22/12/2012

Lettre ouverte à Dieu

Après avoir écrit au Virgile du futur, il me paraissait logique de passer à l'étape supérieure et de m'adresser à Dieu. Nous y voici donc.


Cher Dieu,

Je t'écris aujourd'hui pour te faire part de mon immense mécontentement quant à tes dernières actions ou plutôt quant à tes dernières inactions.
En effet, nous sommes le 22 décembre 2012 et hier, à la grande surprise générale, la fin du monde n'a pas eu lieu.
Pour ma part, j'étais ravi d'avoir échappé au crash de la station Mir qui devait avoir lieu le 11 août 1999, puis au bug de l'an 2000 qui ne m'avaient même pas laissé une égratignure. Un peu plus tard, j'ai également survécu à la terrifiante date du 06/06/06. Et surtout, j'ai réussi à survivre à l'alignement exceptionnel du Soleil, de Vénus et des loches de Pénélope Cruz du 04 septembre 2010, événement rarissime et catastrophique, la dernière fois ayant été à l'origine de la déchéance de l'Empire romain. 

Peyresq - avril 2004
En revanche, pour le 21 décembre 2012, il était certain qu'il y aurait un alignement cosmique qui allait entraîner, si ce n'est la fin du monde, au moins un cataclysme gravissime qui aurait engendré la mort de plus de 95% des êtres humains de la planète. Ca devait se passer comme dans la Bible : de la grêle et du feu qui ravagent la Terre, la mer qui se transforme en sang, la lumière du Soleil qui faiblit, une invasion de sauterelles, etc.
Alors du coup, j'en ai profité pour faire tout ce que chaque être humain censé aurait fait : j'ai profité de l'imminence de la fin du monde pour faire tout ce que je n'aurais pas fait si j'avais imaginé que j'en paierais les conséquences.
La première des choses, c'est que j'ai évidemment laissé tomber mon travail quelques semaines avant l'apocalypse pour me dégager du temps libre. Bon, je suis pas bête, je savais que je n'allais pas tenir longtemps sans argent alors j'ai décidé de dépenser toutes mes économies. Et puis comme je savais qu'il n'y aurait pas de conséquences, j'ai aussi dépensé les économies de plusieurs personnes de mon entourage qui avaient eu la mauvaise idée de laisser traîner un RIB dans un tiroir de leur bureau.

La moindre des choses qu'on puisse dire, c'est que j'ai su en profiter. Toi-même, Dieu, tu serais surpris de la facilité à raccourcir le délai d'attente pour avoir un couvert dans les restaurants trois étoiles tant qu'on peut avancer suffisamment d'argent.
Et je n'y suis pas toujours allé seul, loin de là. Grâce à cette fin du monde annoncée, je me suis libéré de la contrainte de ma santé et je me suis donc rendu à Moscou. Pas pour photographier la ville, non, mais surtout, ne craignant plus les MST, pour profiter de la chaleur des femmes russes d'une part, et pour vendre l'un de mes reins d'autre part. Ça peut valoir très cher un rein. En tout cas, suffisamment pour pouvoir acheter une parure de diamants que j'ai offert à la fille de mes rêves. Certes, ça n'a pas suffi à la séduire, mais au moins j'ai rendu cette fille heureuse pendant toute une après-midi minimum.

Dieu sait, pardon, tu sais, que je ne me suis pas arrêté là. En effet, j'en ai aussi profité pour satisfaire nombre de mes curiosités : à quoi ressemble l'intérieur d'un écran de télévision plasma, d'un appareil photo ou de dizaines d'autres choses de mon intérieur, quelles mesures de coercition sont efficaces pour faire taire un bichon frisé, etc.
J'en ai même profité pour tuer plusieurs personnes au hasard dans la rue, pour voir si ça se passe comme dans les séries policières américaines (si tant est qu'on puisse utiliser l'expression « au hasard » pour décrire 870 kilomètres de voiture et 17h40 heures d'attente effectués dans trois villes de France).

Pour réussir tout ça, je n'ai pas hésité à prendre assez de cocaïne pour tenir le coup. Ça marche bien ce truc. Le problème, c'est que j'en avais acheté seulement pour tenir jusqu'au 21 décembre et qu'aujourd'hui nous sommes le 22 et je m'approche à grands pas du syndrome de manque. Je pourrais bien m'en acheter un peu pour me sevrer progressivement, mais j'ai déjà claqué tout ce qu'il me restait dans un baptême d'apesanteur (ça coûte cher la stratosphère). J'espérais d'ailleurs te voir en allant là-haut, mais je crois que tu n'as pas répondu au rendez-vous.
J'ai bien fait quelques autres choses dont je ne suis pas très fier, notamment dans un établissement du Marais que je déconseille ou avec un père Noël, histoire de choquer les enfants de l'assistance médusée.

Bon enfin bref, j'ai été particulièrement déçu de cette non fin du monde et je tenais à te le dire. A part l'album de reprises de Jean-Jacques Goldman, il faut dire qu'on n'a rien eu de très catastrophique pour ce 21 décembre, ce qui représente une double peine pour nous tous. Et établir une double peine alors que la gauche est au gouvernement, je trouve ça minable.

Je vais donc essayer de survivre à cette survie, mais une chose est sûre, c'est que ça ne sera pas grâce à toi.