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22/04/2010

Entre rêve et réalité

J'ai depuis plusieurs semaines une image qui vient occuper mes pensées. D'une douleur vaporeuse et lancinante, cette image n'en demeure pas moins agréable.

C'est une rencontre, si prégnante que je sais qu'elle a eu lieu, si éloignée que je me demande parfois s'il s'agit d'un rêve.

Je me promenais alors sur un chemin de pierres, là où je sais que je ne verrai personne, mais là où j'espère toujours une rencontre plaisante. Faisant suite au bruit d'un éboulis, je le vis m'observer puis s'arrêter sur mon chemin. Un chamois était là, proche de moi. A la fois craintif et séduit par cette ambiance, il hésitait entre fuir ou se rapprocher encore.

Dans mes montagnes ou ailleurs, j'ai vu de nombreux chamois, isolés ou en harde, mais celui-ci était différent. Sous l'emprise d'une peur insondable, il ne fuyait pas, contrairement à tous les autres, probablement moins apeurés. La perspective d'un rapprochement l'effrayait encore plus, mais il savait résister à cette peur.

D'un mouvement à peine perceptible, l'animal rapprochait son front de la main de l'homme. Il avait déjà connu l'un des avatars de la douleur et craignait d'en connaître un autre, au travers de cette main et de l'être à qui elle appartenait. J'avançai alors ma main, lentement. Le chamois se laissa rejoindre pour éprouver une sensation qui lui paraissait agréable, mais inquiétante.

Tandis que ma main flattait son cou, son flanc, je faisais appel à mes souvenirs lointains. J'avais la vision floue d'une rencontre avec cet animal une quinzaine d'années auparavant. Je ne me doutais pas de sa douleur d'alors, mais j'imaginais parfois arriver à un tel moment, dont l'intensité était depuis bien plus exaltée.

Las, en un clignement de paupières, le prince des montagnes s'en fut sans un adieu, avec la promesse trouble d'un nouvel hasard.
Une poignée de secondes qui confinaient avec l'éternité, voilà le temps de notre étreinte. Je vis avec ce souvenir, au gré des tempêtes ou des jours qui passent. Je vois parfois ses traces sur ce chemin ou sur un autre, comme des messages d'oxygène pour maintenir une flamme qui lentement s'épuise.

Peut-être ce prince me rejoindra comme je l'ai fait avant lui et fera briller ce feu. Mais peut-être, hélas, restera-t-il dans son pré inaccessible, pensant de manière sporadique à notre intime face-à-face.

Je retournerai souvent sur notre chemin, avec le même espoir de rencontrer cet animal ou peut-être un autre qui se montrera encore moins fuyant
 
 
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Photo : Mont Pelat - Allos (04), été 2005