Leurs radeaux viennent s'échouer au cœur de notre sensibilité, leurs trains viennent s'arrêter dans les camps de notre conscience. Leurs morts misérables nous renvoient à nos vies finalement pas si difficiles.
Cette
année apparemment plus que les autres, des dizaines, des centaines de
milliers de désemparés fuient leurs pays. Les raisons sont multiples :
ici un dictateur fou qui a transformé son pays en gigantesque goulag, là
une organisation inhumanitaire qui pille, qui viole, qui détruit, qui
tue. Ici la famine, là la guerre. Ici la dictature, là l'anarchie.
Les
causes aussi sont innombrables : l'abondance des armes, l'intervention
catastrophique des Etats-Unis en Irak, les équilibres et déséquilibres
entre ethnies, entre groupes religieux, la tectonique des plaques
géopolitiques, l'argent, le manque d'argent...
Nous
savons. Nous savons depuis toujours que la misère existe, car elle
existe depuis toujours. Nous savons. La torture, l'assassinat, la
terreur, la famine, l'esclavagisme tout ça. Nous savons. La Corée du
Nord, la Somalie, l'Iran, la Birmanie, la Syrie, la Chine, le Pakistan,
la Tchétchénie. Nous savons depuis toujours.
La
différence, c'est qu'aujourd'hui leur misère ne reste pas loin, là-bas,
dans leur pays. En Corée du Nord, nous savons tous qu'ils crèvent
littéralement de faim. Nous sommes tristes pour eux, mais ils sont dans
leur pays alors ça ne vient pas atteindre notre conscience. Les
Nord-Coréens n'existent pour nous que sur le papier, ils n'ont pas de
visages, pas de noms. Ce ne sont pas des gens, ce sont des articles de
journaux, quelques lignes entre la hausse des impôts et les résultats
sportifs du week-end.
Et
d'un coup, ces gens se mettent à exister. Sans prévenir. Un bateau
plein d'Erythréens coule près de chez nous et ils prennent le statut
d'êtres vivants. Leur mort les fait vivre. Si nous avions eu
connaissance de leur mort dans le goulag africain, nous nous serions dit
« Oulà, c'est pas joyeux dans ce pays. C'est pas là que j'irai en
vacances. » Dans le meilleur des cas, certains d'entre nous auraient
adressé une prière à l'attention de ces misérables.
Mais
ils sont morts sous nos yeux. Alors arrivent des vagues de questions et
de réponses émotionnelles : la faute à qui ? Que pouvons-nous faire ?
Doit-on les accueillir ? Doit-on intervenir dans leurs pays, aux racines
du mal ?
L'intolérable
réponse, la seule réponse, c'est que nous n'y pouvons rien. Ni nous,
simples citoyens, ni notre gouvernement, ni l'Union Européenne, ni
personne.
Dans le meilleur des cas, les états ou les peuples pourraient renverser les choses. Et après ?
Les Français ont su mettre fin à la Terreur, les Alliés ont su mettre fin au nazisme. L'Histoire n'est faite que de ça : des souffrances et des délivrances. Si nous remontons des décennies en arrière, nous trouvons l'apartheid. Et avant la dictature en Espagne, en Grèce, au Chili, en Yougoslavie. Et encore avant le nazisme et le communisme. Et encore avant l'esclavage. Et encore avant les guerres, les croisades, les invasions barbares, les exterminations.
Si demain la Syrie sortait de son étau infernal, que se passerait-il après-demain ? Horreur et souffrance émergeraient inévitablement. De Turquie ? D'Ukraine ? De Biélorussie ? Peu importe, elles émergeraient.
C'est l'amère vérité : arrêter une horreur n'arrêtera jamais l'horreur. Eclairer un peuple n'éclairera jamais la face la plus sombre de tous les êtres humains. Ce qui a toujours existé existera toujours.