28/02/2013

Pour une passoire, ce n'est pas un défaut d'avoir des trous

Je n'ai aucun défaut. Ô, rien de très prétentieux derrière cette affirmation, je remets simplement certaines vues d'esprit en cause. Au reste, n'ayant aucun défaut, je ne suis pas parfait non plus.


Interrogeons-nous sur ce qu'est un défaut. Un défaut peut être un manque, une insuffisance de ce qui serait nécessaire, et définition très proche il peut aussi bien être une imperfection.
Or, qu'est-ce que la perfection ? La perfection est la réunion de toutes les qualités chez une personne ou un objet. Et c'est là que le bât blesse. Une qualité ne peut pas être objective, mais seulement subjective. Dit autrement, ce qui sera considéré comme qualité par l'un ne le sera pas forcément pour l'autre. Par exemple, je considère le fait d'être galant comme une qualité mais j'ai déjà entendu des femmes dénoncer le fait que la galanterie était une manière de rabaisser les femmes au rang d'êtres faibles.
Vous êtes beau ? Est-ce une qualité ? Vous êtes fortuné, drôle, cultivé, charismatique, melliflu et vous pensez que ce sont des caractéristiques que tout le monde recherche ? Je dois vous annoncer qu'il y aura toujours une ou plusieurs personnes qui ne considéreront pas ces qualités en tant que telles.

Mieux, ce qui est a priori un défaut ne l'est pas forcément. Comme vous le savez peut-être, j'ai une tendance exceptionnelle à la procrastination, le fait de remettre des tâches au lendemain – au passage, pourquoi remettre au lendemain ce qu'on pourrait remettre au sur-lendemain ? – mais à vrai dire, cela peut être une façon pour moi d'économiser mon temps. Combien de tâches n'ai-je reporté alors qu'elles furent finalement annulées ? Combien de livres ai-je lu, combien de sommeils réparateurs ai-je gagné, combien de films ai-je découvert, combien de rendez-vous amoureux ai-je connu pour éviter de passer le balai/écrire une lettre/enterrer ma dernière victime dans mon jardin/ faire de la paperasse/apporter des galettes à ma mère-grand/effectuer une quelconque tâche rébarbative ? Le bénéfice de ma fainéantise devient alors supérieur à son coût, le défaut devient utile, le gaspillage de temps devient lucratif, le défaut n'en est pas un, le défaut n'existe pas.

 
Pour la carotte, le lapin est la parfaite incarnation du mal
Thorame, janvier 2012
 
Réciproquement, la qualité en tant qu'aspect positif n'existe pas non plus. Je suis grand, ce qui est une qualité d'un point de vue social, mais le fait de devoir me baisser sans arrêt m'apporte régulièrement des douleurs au dos, ce qui en fait un défaut.
Non, les qualités n'existent pas, la perfection – qu'elle s'applique aux humains ou aux choses – devient donc impossible car indéfinissable.

 
Les défauts n'existent pas, les qualités n'existent pas, alors que reste-t-il ?
Moi, vous, ce que nous sommes, hier aujourd'hui et demain. Chaque médaille à son revers, chaque chose a un coût dont il faut s'acquitter, chaque tartine de Nutella est aussi faite avec du pain. Et bien pour nous, c'est pareil.

31/01/2013

Dis-moi ce que tu aimes, je te dirai qui tu es

J'aime les macarons - Dovézy, juillet 2012
J'aime de nombreuses choses dans la vie. Bien sûr, comme tout le monde, j'aime les événements rares et précieux, comme quand on décroche un nouvel emploi, mais j'aime aussi les innombrables petits plaisirs de la vie.

J'aime l'odeur d'une bougie quand elle s'éteint, j'aime perdre mes pensées dans un bain chaud, j'aime les tigres, j'aime les jolies filles en général et les jolies rouquines en particulier, j'aime quand je trouve une idée tellement géniale que tout le monde y adhère, j'aime l'univers du film Avatar, j'aime la sensualité redoutable qui émane de Najat Vallaud-Belkacem, j'aime la courtoisie et l'amabilité, j'aime l'odeur des feux de feuilles mortes de l'automne, j'aime l'instant magique où je comprends que j'ai réussi à séduire une fille, j'aime quand j'épate mes invités avec ma cuisine, j'aime cuisiner, j'aime les hommes qui dégagent un charisme évident comme Nicolas Bedos, j'aime quand je viens de réussir une tâche longue ou difficile, j'aime quand une personne me connaît assez pour deviner précisément ce que je pense, j'aime dormir peau contre peau avec l'élue, j'aime conduire sur des routes désertes, j'aime échanger des milliers de SMS avec une fille, j'aime me sentir utile, j'aime l'odeur des feux d'artifice, j'aime quand la fille de mes amis m'embrasse parce que j'ai l'impression d'être l'homme le plus merveilleux du monde pendant au moins six secondes, j'aime mesurer 1,88 mètre, j'aime quand une fille s'agrippe à mon bras pendant un film d'horreur, j'aime voyager, surtout quand je suis seul, j'aime jouer au « mentaliste », j'aime taquiner les gens, j'aime l'instant parfait pour prendre une photo parfaite, j'aime apercevoir l'espace d'une seconde les dessous d'une fille maladroite, j'aime le bruit de mes pas dans la neige, j'aime trouver des champignons, j'aime piloter une voiture de sport, j'aime faire rire quelqu'un qui pleure, j'aime l'odeur des moteurs des petits engins, j'aime quand ma voisine du dessous vient sonner à ma porte emmitouflée dans son manteau rouge, j'aime faire partie d'un petit nombre à connaître un secret dans une assemblée et faire mine d'être au courant de rien, j'aime quand je me trouve beau gosse au moment où je me prépare à sortir, j'aime quand j'entends une théorie innovante, j'aime ma liberté, j'aime quand quelqu'un fonce tête baissée à une de mes blagues tellement énorme que je n'imaginais même pas qu'elle serait prise au sérieux, j'aime les chansons de Jean-Jacques Goldman, j'aime quand on me dit une phrase intimement touchante, j'aime les macarons, les cannelés et j'aime manger en général, j'aime quand j'ai réussi à déclencher l'hilarité dans un groupe, j'aime les débats constructifs, j'aime rassurer quelqu'un, j'aime être au chaud devant un film quand il pleut dehors, j'aime les séries addictives...

01/01/2013

Bonne année 2013 !

Au risque de manquer d'originalité, je souhaite une
bonne année 2013 à tous les lecteurs du blog !

Fossiles sur fond de pin et de bois d'olivier

22/12/2012

Lettre ouverte à Dieu

Après avoir écrit au Virgile du futur, il me paraissait logique de passer à l'étape supérieure et de m'adresser à Dieu. Nous y voici donc.


Cher Dieu,

Je t'écris aujourd'hui pour te faire part de mon immense mécontentement quant à tes dernières actions ou plutôt quant à tes dernières inactions.
En effet, nous sommes le 22 décembre 2012 et hier, à la grande surprise générale, la fin du monde n'a pas eu lieu.
Pour ma part, j'étais ravi d'avoir échappé au crash de la station Mir qui devait avoir lieu le 11 août 1999, puis au bug de l'an 2000 qui ne m'avaient même pas laissé une égratignure. Un peu plus tard, j'ai également survécu à la terrifiante date du 06/06/06. Et surtout, j'ai réussi à survivre à l'alignement exceptionnel du Soleil, de Vénus et des loches de Pénélope Cruz du 04 septembre 2010, événement rarissime et catastrophique, la dernière fois ayant été à l'origine de la déchéance de l'Empire romain. 

Peyresq - avril 2004
En revanche, pour le 21 décembre 2012, il était certain qu'il y aurait un alignement cosmique qui allait entraîner, si ce n'est la fin du monde, au moins un cataclysme gravissime qui aurait engendré la mort de plus de 95% des êtres humains de la planète. Ca devait se passer comme dans la Bible : de la grêle et du feu qui ravagent la Terre, la mer qui se transforme en sang, la lumière du Soleil qui faiblit, une invasion de sauterelles, etc.
Alors du coup, j'en ai profité pour faire tout ce que chaque être humain censé aurait fait : j'ai profité de l'imminence de la fin du monde pour faire tout ce que je n'aurais pas fait si j'avais imaginé que j'en paierais les conséquences.
La première des choses, c'est que j'ai évidemment laissé tomber mon travail quelques semaines avant l'apocalypse pour me dégager du temps libre. Bon, je suis pas bête, je savais que je n'allais pas tenir longtemps sans argent alors j'ai décidé de dépenser toutes mes économies. Et puis comme je savais qu'il n'y aurait pas de conséquences, j'ai aussi dépensé les économies de plusieurs personnes de mon entourage qui avaient eu la mauvaise idée de laisser traîner un RIB dans un tiroir de leur bureau.

La moindre des choses qu'on puisse dire, c'est que j'ai su en profiter. Toi-même, Dieu, tu serais surpris de la facilité à raccourcir le délai d'attente pour avoir un couvert dans les restaurants trois étoiles tant qu'on peut avancer suffisamment d'argent.
Et je n'y suis pas toujours allé seul, loin de là. Grâce à cette fin du monde annoncée, je me suis libéré de la contrainte de ma santé et je me suis donc rendu à Moscou. Pas pour photographier la ville, non, mais surtout, ne craignant plus les MST, pour profiter de la chaleur des femmes russes d'une part, et pour vendre l'un de mes reins d'autre part. Ça peut valoir très cher un rein. En tout cas, suffisamment pour pouvoir acheter une parure de diamants que j'ai offert à la fille de mes rêves. Certes, ça n'a pas suffi à la séduire, mais au moins j'ai rendu cette fille heureuse pendant toute une après-midi minimum.

Dieu sait, pardon, tu sais, que je ne me suis pas arrêté là. En effet, j'en ai aussi profité pour satisfaire nombre de mes curiosités : à quoi ressemble l'intérieur d'un écran de télévision plasma, d'un appareil photo ou de dizaines d'autres choses de mon intérieur, quelles mesures de coercition sont efficaces pour faire taire un bichon frisé, etc.
J'en ai même profité pour tuer plusieurs personnes au hasard dans la rue, pour voir si ça se passe comme dans les séries policières américaines (si tant est qu'on puisse utiliser l'expression « au hasard » pour décrire 870 kilomètres de voiture et 17h40 heures d'attente effectués dans trois villes de France).

Pour réussir tout ça, je n'ai pas hésité à prendre assez de cocaïne pour tenir le coup. Ça marche bien ce truc. Le problème, c'est que j'en avais acheté seulement pour tenir jusqu'au 21 décembre et qu'aujourd'hui nous sommes le 22 et je m'approche à grands pas du syndrome de manque. Je pourrais bien m'en acheter un peu pour me sevrer progressivement, mais j'ai déjà claqué tout ce qu'il me restait dans un baptême d'apesanteur (ça coûte cher la stratosphère). J'espérais d'ailleurs te voir en allant là-haut, mais je crois que tu n'as pas répondu au rendez-vous.
J'ai bien fait quelques autres choses dont je ne suis pas très fier, notamment dans un établissement du Marais que je déconseille ou avec un père Noël, histoire de choquer les enfants de l'assistance médusée.

Bon enfin bref, j'ai été particulièrement déçu de cette non fin du monde et je tenais à te le dire. A part l'album de reprises de Jean-Jacques Goldman, il faut dire qu'on n'a rien eu de très catastrophique pour ce 21 décembre, ce qui représente une double peine pour nous tous. Et établir une double peine alors que la gauche est au gouvernement, je trouve ça minable.

Je vais donc essayer de survivre à cette survie, mais une chose est sûre, c'est que ça ne sera pas grâce à toi.

05/11/2012

Retour vers le futur

Aujourd'hui, tu viens carrément
de sortir de la zone 30
Cher moi du futur, 

Je viens de créer un mémo sur Google agenda pour te rappeler de lire cet article dans exactement dix ans, pour le jour de tes quarante ans. 
Cela sous-entend que dans dix ans 
1) Le monde existera toujours 
2) Google existera toujours 
3) Tu existeras toujours 
Théoriquement, tu devrais recevoir ce rappel le samedi 05 novembre 2022 à 10 heures. Si tout se passe très bien pendant les dix prochaines années, tu seras en train de terminer un rapport sur un patient avant de peaufiner les derniers détails de ton prochain séjour avec ta femme dans les montagnes du Vietnam pour aller à la rencontre d'habitants au nom qui prête à sourire : les Lolos noirs. Tel que je te connais, tu auras réglé tous les points les plus importants et ce samedi matin, tu seras en train de chercher sur wikipedia (si wikipedia existe encore évidemment) un lexique pour te débrouiller aussi bien que possible dans ce pays : savoir demander où se trouve l'arrêt de car, demander si ce village est atteint par la grippe B (celle qui a provoqué la mort de milliers de personnes en 2017), demander où tu peux recharger les batteries de ton appareil photo, t'assurer que ton repas n'est pas fait avec du chat, etc. 

Si tout se passe très bien, encore, tes enfants seront en train de te préparer un magnifique cadeau pour ton anniversaire : un pêle-mêle de photos et d'objets qui te définissent et retracent ta biographie qu'ils auront trouvé en cherchant partout depuis plusieurs semaines. Ils sont doués, tes gosses. 

Si tout se passe très bien, toujours, ta femme sera en train de faire comme si de rien n'était en t'offrant un ou plusieurs cadeaux, soigneusement choisis comme à chaque fois. Tu ne te douteras pas vraiment que le soir même, elle aura organisé une fête avec tes amis les plus chers. Elle aura même réussi à faire revenir en France Paul l'espace d'un week-end. Paul qu'on ne voit quasiment plus depuis qu'il a trouvé un travail en 2020. Ce sera peut-être l'occasion pour toi de comprendre précisément en quoi consiste son travail à Montréal. 

Si tout se passe très bien, tu auras évidemment préparé le menu du formidable repas que tu comptes préparer pour toi et ta famille. Tu prévois même de te lever à six heures demain matin pour te mettre aux fourneaux. 

Si tout se passe très bien, tu jetteras aussi un coup d'œil sur l'étagère où tu as déposé la semaine dernière le trophée que tu as remporté lors d'une petite course locale, en étant fier d'avoir presque atteint les minima olympiques du marathon quelques années auparavant (un « presque » très relatif puisque 32 minutes de différence, ce n'est pas « presque ». Mais si tu peux te vanter un peu auprès de tes amis, ça peut pas faire de mal). 

Ce ne sera pas facile pour toi de gérer tout ça de front, d'autant que tu auras reçu la commande d'un rapport important pour la ville de Nice. Mais au fond, ça te plaira de passer une matinée avec tes patients, puis une après-midi sur ton rapport, puis trois heures à faire du sport, puis... puis tout ça.

En lisant cet article, tu seras ravi de ces dix et même de ces vingt dernières années. Tu repenseras aux galères que tu as dû traverser et tu auras un agréable sentiment de travail bien accompli, en te disant que cette journée est représentative de tout ce que tu peux rechercher et aimer. Attendrissant. 


En revanche, si tout se passe mal pendant les dix prochaines années, tu émergeras difficilement de ton sommeil alcoolisé de ce samedi matin. Tu seras en train de rédiger un courrier à l'avocat de ton ex-femme parce que celle-ci t'aura présenté votre fils la veille à 20h34 au lieu de 19 heures pour la quatrième fois en deux mois. 

Si tout se passe mal, tu n'auras plus le goût de cuisiner depuis plusieurs années et tu auras prévu pour le repas de ce soir, joie immense, une pizza surgelée (au saumon, c'est ton anniversaire) accompagnée d'une bouteille de Bordeaux blanc cuvée 2015. Une cuvée exceptionnellement bonne mais pas chère à cause de l'incident d'une centrale nucléaire anglaise qui a diffusé du césium radioactif durant cette année partout en Europe. Si tout se passe très mal, tu auras pris deux bouteilles de la cuvée 2016. Presque autant chargées en radioactivité, mais un peu moins bonnes et encore moins chères, c'est d'ailleurs pour ça que tu pourras en acheter deux. Avec un peu de chance, tu auras le bon goût d'acheter des apéritifs hors de prix mais terriblement bons des magasins Picard (si bien sûr...) Pour faire plaisir à ton fils, tu auras probablement acheté une bouteille de Coca. Du décaféiné, puisque tu comptes t'endormir bien tôt ce soir (la cuvée 2016 est un peu capiteuse et tu seras le seul à boire ces deux bouteilles). 

Si tout se passe mal, encore, ton projet ultime sera de déménager de ton studio minable orienté plein Nord, froid et humide, mais pas cher, vers un studio du même immeuble, mais un peu moins minable, bien qu'exposé aux bruits de la rue et aux odeurs d'échappement. Si tout se passe très mal, tu n'espéreras même plus aller vers de nouveaux horizons ni améliorer ta condition. 

Si tout se passe mal, ce qui se rapprochera le plus d'une relation affective pour toi sera une relation virtuelle avec une quinqua, fruit d'une union consanguine, schizophrène et handicapée (« mais ça va, elle l'est juste un peu ») qui vit dans un village près de Dunkerque, l'un des villages français les plus radioactifs à cause de la centrale anglaise. Si tout se passe très mal, tu voudras emménager avec cette femme que tu n'as jamais vue en vrai, en te disant que ce serait la meilleure alternative au suicide. Même si on lui a retiré ses droits parentaux, tu n'as pas peur pour ton fils parce que depuis qu'elle a été reconnue irresponsable et qu'elle a fait son séjour en HP, « elle est vachement plus tranquille » pour te citer. 

Si tout se passe mal, tu n'auras plus le goût ni de la photo, ni de la cuisine, ni des simples promenades en forêt ni de quoi que ce soit d'autre, si ce n'est d'essayer de draguer la caissière de la supérette où tu vas acheter ton pack de bières chaque matin. D'ailleurs tu as tes chances, ce matin elle t'a souhaité un joyeux anniversaire en te donnant un bon de réduction de trente centimes sur ton prochain pack de douze. Si tout se passe très mal, elle t'aura déjà giflé et aura porté plainte pour harcèlement, suite à quoi tu devras marcher huit minutes de plus chaque matin pour aller acheter tes bières. Tes goûts seront limités au télé-achat, au Juste prix, à la dernière émission plateau de Michel Drucker, enfin, tout ce que tu arrives à suivre raisonnablement avec tes 1,5 g d'alcool dans le sang au réveil (environ 2,7 après le repas). 

Si tout se passe mal, tu accuseras les immigrés de ta situation, puisque de toute façon c'est à cause d'eux que tu n'as plus de travail. Les patrons aussi, c'est de leur faute. Et puis ta connasse d'ex-femme, si elle s'était mieux comportée, tu n'en serais sûrement pas là. En résumé, tout le monde sera responsable de ta situation du moment que ça n'est pas toi. 

Si tout se passe mal, tu viendras de coller une tarte à ton fils parce qu'il vient de dire que « Chez Maman, au petit-déjeuner, on mange des céréales. » Et pas du pain caoutchouteux de la veille comme chez toi. En même temps, il a bien mérité sa claque, ça fait dix fois que tu lui dis de pas comparer ses deux maisons. Ou plutôt la maison de sa mère et de son beau-père avec ton appartement. Ou plutôt le maset de son beau-père avec ton studio. Et tu comprendras toujours pas pourquoi elle sera partie avec ce Jean-Luc que tu surnommeras affectueusement « J'encule ». 

Si tout se passe mal, tu auras prévu d'inviter Paul demain à midi. Paul que tu aimes bien rencontrer parce qu'il te valorise comparativement à toi et surtout parce qu'il apporte toujours deux ou trois bouteilles de Castan pour vos repas. En général, pendant l'après-midi, vous déblatérez sur ce « gouvernement de cons », sur ces « enculés de patrons » sans oublier « tous ces bougnoules qui viennent en France juste pour toucher les allocs. Et puis c'est à cause d'eux la nouvelle taxe sur l'alcool, c'est pour leur payer des survêts' Nike, tout le monde le sait. » Vivement que Marie-Pierre Le Pen, l'arrière-petite-fille de Jean-Marie, arrive au pouvoir. Tu t'ennuies fermement avec Paul, mais vous vous remémorez votre passé en vous disant que « Putain c'est pas comme avant, et quand tu vois l'état de la France, t'as envie de te barrer loin. » Le point positif, c'est que tu gardes une certaine cohésion de pensée d'un jour sur l'autre. 
Si tout se passe très mal, Paul aura eu la même idée et les mêmes moyens que toi pour ton anniversaire, à savoir qu'il t'aura offert les deux mêmes bouteilles de Bordeaux blanc 2016 que celles que tu auras bu la veille. Rencontre de deux grands esprits déchus. 

Si tout se passe mal, tu auras abandonné tout idée de faire un effort pour ton physique depuis que tu as passé la barre des cent kilos et tu ne verras aucun lien avec tes problèmes cardiaques. « Je mesure 1, 88 m, c'est normal d'avoir un poids comme ça. Toutes ces conneries de cinq fruits et légumes par jour, c'est pour nous empêcher de vivre comme ça nous plaît, c'est tout. » Si tout se passe très mal, ton fils évitera de t'approcher car, je cite, « tu sens comme le cendrier. » Là aussi, ça méritera une claque d'ailleurs. 

Si tout se passe mal, tu jetteras un œil à ton chien, un bâtard qui boîte depuis trois mois parce que tu n'as pas eu les moyens de l'amener chez le vétérinaire quand tu as vu cette grosse boule sur sa cuisse. Tu te diras qu'il faudra sûrement le tuer un de ces jours. Mais toi-même, hein, ce sera moins cher. 

Alors, tu regarderas cette journée d'un désarroi incommensurable en te disant que ce n'est pas la vie que tu aurais voulu et de nouveau, tu accuseras la terre entière. Auto-mensonge déculpabilisant ou fausse croyance intime ? Je te souhaite au minimum de te poser cette question.