15/08/2014

Autopsie d'un fantôme

Eliott travaillait dans son bureau depuis plusieurs heures déjà. La noirceur de la nuit avait lentement envahi toute sa demeure, à l'exception de quelques courageuses lueurs autour de lui. Eliott était absorbé par son travail : il rédigeait un paragraphe, réfléchissait, corrigeait quelques mots, recommençait à écrire un paragraphe et ainsi de suite
Sans que nul ne s'y attendît, quatre coups nets retentirent lourdement dans toute la maison.

Boum ! Boum ! Boum ! Boum !
Eliott tressaillit aux sons qui venaient briser trois jours d'une inondante quiétude. La surprise fit rapidement place à l'ire. Quel voisin serait assez peu poli pour venir le déranger en pleine nuit ? La montre de Eliott lui indiquait minuit tout juste, ce qui le rappelait à son besoin naturel de sommeil. Eliott se leva toutefois pour aller ouvrir à ce voisin bien encombrant. Il ouvrît la porte, sans prendre le soin de dissimuler son mécontentement, mais ne vît personne sur son perron. Son regard se promena alors dans la rue, sans y trouver plus de monde. Trop fatigué pour se questionner, Eliott referma la porte avec la ferme intention de mettre à bas les lumières de son bureau pour la nuit.

Il avança vers les dernières lumières de sa demeure. Chaque pas, mécanique, lui faisait espérer son imminent sommeil. A l'entrée de son bureau, Eliott sentît comme un halo glacé traverser ses vêtements et sa chair.
N'y prêtant attention, il s'approcha de l'interrupteur de sa lampe de bureau. A ce moment, il vit deux livres au bout d'une étagère perdre leur équilibre. Sans s'inquiéter, il alla remettre ses bouquins en place. Après que Eliott se fut retourné, un vif courant d'air ouvrît sa fenêtre, faisant ainsi entrer quelques feuilles mortes du vieux chêne dehors. Un brin contrarié, Eliott se rendît à la fenêtre pour la fermer. Il vît alors sa lampe de bureau clignoter puis s'éteindre.
L'agacement de Eliott augmentait à chaque nouvelle bizarrerie : un cadre qui se penche, un hululement vaporeux qui remplit la pièce, un tapis qui frémit.

Vint le moment où Eliott, témoin de son impuissance, décida de lâcher prise. Il allait sortir par la discrète porte en noyer quand les événements redoublèrent d'intensité : les rafales de vent tambourinaient à la fenêtre, la porte se fermait dans un vif claquement, son bureau se mît à trembler, un tumulte blanchâtre se formait peu à peu près du lustre du plafond, le tintement des stylos dans leur socle venait étinceler dans l'oreille de Eliott, il crût même voir son fauteuil se déplacer.

Toutefois, Eliott saisît la poignée de porte pour quitter la pièce quand il entendît une voix l'implorer « Non, attends ! »
L'imprévisibilité de cette voix attira son attention. Eliott se tourna lentement pour voir d'où venait cette incroyable voix. Il vît un spectre blanc prendre substance. L'informe se regroupait pour prendre forme, tandis que les bruits avaient cessé :
- Tu n'as pas peur ? Demanda le spectre.
- Non. Pourquoi aurais-je peur ?
- C'est comme ça que ça se passe, d'habitude : je viens, je tonne, les gens ont peur, ils fuient. Pourquoi serait-ce différent pour toi ?
- Simplement car tu n'existes pas. Quelle déraison que de s'effrayer d'un phénomène inexistant.
- Pourtant je suis bien là, répliqua la forme blanche. Je t'ai imposé mon chahut, tu me vois, tu me parles. Comment peux-tu nier mon existence ?
- Qu'as-tu fait ? Quelles furent tes manifestations ? Quelques coups à ma porte, une fenêtre qui s'ouvre, trois ou quatre objets qui tremblent dans une pièce. Peut-être que l'acte le plus compliqué est d'avoir éteint une pauvre lampe de bureau. Sont-ce là des actes dont tu t'enorgueillis ? Tu fais vraiment peur à des gens avec ça ?
- Ils sont épouvantés car ils craignent de ne rien contrôler. Mais tu n'as pas répondu à ma question : comment peux-tu nier mon existence puisque tu as vu et entendu mon vacarme ?
- Je l'ai bien vu, je l'ai bien entendu, ton vacarme. Je l'ai même observé. Nul besoin de passer des heures à regarder un bureau qui vibre, raisonna Eliott. Il vibre, c'est tout. La différence qui existe manifestement entre tes victimes et moi, c'est que certains fixent leur attention sur ce qu'ils ne contrôlent pas. L'inconnu. Ils doivent imaginer le pire pour la suite. Ou peut-être ne l'imaginent-ils simplement pas. La suite ? Rien. Le vide. Sauf que l'esprit humain n'aime pas le vide, alors il le comble. Avec l'anxiété par exemple. La différence entre la peur et l'anxiété, c'est que la peur a un support, elle accompagne le danger. Lorsque je suis en plein orage, lorsque le tonnerre s'abat partout autour de moi, j'ai peur, peur que la foudre ne frappe l'arbre où je me suis réfugié, peur qu'elle ne me frappe moi. Ma peur est raisonnée car je suis en danger. Mais face à toi, où est le danger ? Un livre qui chute de sa hauteur a-t-il jamais tué un homme ? Combien d'hommes sont morts après qu'une lampe se soit éteinte ? Un tapis qui vibre a-t-il déjà blessé qui que ce soit ? Et dans l'histoire de l'Humanité ? De l'homme des cavernes à aujourd'hui, combien d'hommes ont été tués par un fantôme ? Cent ? Dix ? Un seul ? Fantôme, j'ai dit le mot. Fantôme. Ton nom même prouve que tu n'existes pas. Fantôme, je dois te dire – mais peut-être le sais-tu déjà – que ton origine est la même que celle de fantasme. Tu n'es qu'un fantasme, une illusion. On peut bien constater quelques manifestations de ta part, mais après tout, des livres qui tombent dans une bibliothèque, il y en a tous les jours. La peur que d'autres ressentent ne vient que d'eux-mêmes. Leur esprit ajoute à cet incident banal leurs fantasmes, c'est ce qui explique qu'ils aient si peur de toi. Tu es fantasme, donc tu viens de l'esprit de ceux que tu hantes. Les enfants, eux, ont peur des monstres, mais les seuls monstres qui existent sont dans leur tête. Tout au plus, c'est ce monde qui est monstrueux, qui est effrayant. Alors cette monstruosité raisonne dans la tête des enfants et elle ressort après avoir traitée par leur appareil psychique. La monstruosité ressort, elle doit bien se fixer quelque part. Ce sera alors sous le lit, ou caché dans le placard. Mais moi, pourquoi aurais-je peur d'une porte qui claque ? Est-elle aussi dangereuse que les millions de conducteurs qui m'entourent ? A-t-elle un atout secret que même la maladie ne connaît pas ? Un tapis qui frémit peut-il se montrer aussi dangereux que je ne sais quel rôdeur prêt à tuer pour un billet ? Je crois aux dangers de la bêtise humaine, aux dangers de la nature, au lent travail de l'apoptose, je crois en mille choses, mais je ne peux croire en ton danger. Tu pourras essayer de revenir sous d'autres formes, derrière d'autres masques, je ne croirai toujours pas en toi. Araignée, chien, étranger pourront être tes supports, tant que mon esprit sera tranquille, tu ne viendras pas me pénétrer. La seule force que tu auras sera celle que je te donnerai et je ne compte pas t'en donner assez pour que tu vives en moi. Maintenant, comme je crois avoir répondu à toutes tes questions, je vais quitter la pièce. Tu peux y rester pour la nuit, mais demain tu devras avoir quitté les lieux.

27/04/2014

Dans un paquet de céréales, tu serais le truc un peu trop caramélisé

Dans une équipe de football, tu serais celui qui regarde le match depuis les tribunes pour conseiller l'entraîneur après le match.
Dans un groupe d'amis, tu es celui qui demande "Au fait, on a pensé à... ?"
Dans une équipe de tournage, tu serais le script, qui signale les erreurs qui sont commises pour les corriger.
Quand on parle d'un fait divers sordide, tu es le seul qui analyse la situation, qui rationalise et qui pense aux conséquences sur chaque protagoniste.
Dans un orchestre, tu serais celui qui aide les musiciens à trouver le la avant de laisser place au concert.
Dans un jardin public, tu es celui qui repère tout de suite que le gamin en bleu est différent des autres.
Dans une ville, tu es celui qui pense à l'accessibilité des lieux pour tous.
Quand tu regardes un film, tu es celui qui pense aux acteurs derrière les personnages.
Dans un lieu public, tu es celui qui se demande à quoi pense cette femme contre le mur.
Dans un théâtre, tu es celui qui regarde les spectateurs.
Dans une forêt, tu serais le banc public où l'on aime aller sans toujours savoir pourquoi.
Dans un paquet de céréales, tu serais le truc un peu trop caramélisé.
Dans un restaurant, tu serais le maître d'hôtel.
Dans un sommeil, tu serais le rêve qui fait réfléchir une fois réveillé.
Dans un journal, tu serais l'éditorialiste.
Dans un groupe de rock, tu serais l'ingé son.
Dans une équipe de travail, tu es le psychologue.

01/10/2013

Tu fais chier, Bertrand Cantat

Tout a réémergé il y a quelques jours à peine. C'était juste un bandeau sur une chaîne d'info qui annonçait que, selon un récent sondage, 63% des Français n'avaient pas pardonné Bertrand Cantat.



Je me suis alors souvenu d'une fois où j'avais justement été sondé. Il y avait eu à cette période deux ou trois histoires de trains arrivés avec plusieurs heures de retard et la question qui m'était posée était une question du genre « Pensez-vous que les trains de la SNCF sont actuellement plus souvent ou moins souvent en retard qu'avant ? » La sondeuse fut stupéfaite de ma réponse : « Ni l'un, ni l'autre. » S'en était suivi un dialogue où je lui expliquais qu'il me paraissait infondé de me forger une opinion sur seulement deux faits divers, que moi-même j'avais subi neuf heures de retard sur un TGV Aix-Paris quelques semaines auparavant, qu'aucun média national n'en avait parlé et que donc je ne pouvais pas avoir idée de l'ampleur des retards à la SNCF en général pour comparer à la période particulière et que de toute façon, les trains ont toujours eu une certaine proportion de retards donc à mon avis, à cette période, les trains n'étaient pas beaucoup plus ou beaucoup moins en retard qu'à leur habitude. Au reste, je m'en prenais au type qui avait construit la question et n'avait pas intégré comme choix de réponse « Autant en retard ».



Alors en lisant ce sondage sur Bertrand Cantat, je me suis imaginé la même sondeuse qui m'appellerait et me demanderait si j'avais pardonné Bertrand Cantat. J'aurais été là en train de cuisiner mon repas de midi et d'un coup, comme ça, sans préliminaires, sans annonce, sans rien, elle m'aurait demandé « Avez-vous pardonné Bertrand Cantat ? »

Je me suis demandé ce qui se serait passé si cette sondeuse avait posé la question à ma grand-mère. Je suis sûr qu'elle n'a jamais entendu Le vent nous portera, qu'elle n'a jamais crié sur une chanson de Noir dés' et qu'en plus elle a oublié que, quelques années auparavant, Bertrand Cantat avait tabassé Marie Trintignant à mort. Et je me suis demandé si sa réponse, positive ou négative, aurait été comptabilisée dans le sondage.



Mais tout ça ne répondait pas à la question qu'on venait de me poser implicitement. Est-ce que moi je pardonne Bertrand Cantat ? D'abord qui suis-je pour me donner le droit de pardonner ou pas Bertrand Cantat ? Quelle prétention que de se permettre de dire « Je pardonne (ou pas) un homme que je ne connais pas personnellement qui a tué dans des conditions que j'ai à peine suivies une femme que je ne connaissais pas » ! Avant sa mort, je ne connaissais même pas Marie Trintignant, elle n'avait aucune importance pour moi, sa mort devrait-elle lui en donner plus ? La question du pardon, c'est aussi le fait de juger une personne. Je vois défiler des milliers d'images ou de « proverbes facebookiens » où les gens disent ne pas accepter d'être jugés et ces mêmes ne voient aucun problème à juger en quelques secondes un homme dont ils ignorent presque tout. Comment jugez-vous Bertrand Cantat, l'avez-vous pardonné, même question.



J'en voulût alors à Marie Trintignant et aux millions d'autres femmes dans le monde de ne pas avoir stoppé leur relation après les premiers coups qu'elles subirent. Marie Trintignant était à quatre ou cinq mille kilomètres de chez elle. Elle aurait pu être en plein répit et non, elle décida quand même d'inviter son bourreau.

J'en voulût aussi à Bertrand Cantat et aux millions d'hommes sur Terre qui se dédouanent de leurs actes (ou des actes des autres) sur l'alcool. Au cours de soirées, j'ai déjà bu un peu, beaucoup, à la folie, passionnément et pas du tout, pourtant il ne m'est jamais jamais jamais jamais jamais jamais jamais jamais arrivé de tabasser qui que ce soit. Jamais. Et la plupart d'entre vous non plus. L'alcool ne rend pas les gens violents, l'alcool lève les inhibitions. Bertrand Cantat était violent. Peut-on pardonner la violence ?



Cela amène un autre point. Qu'est-ce qu'on pardonne dans le pardon ? Est-ce qu'on pardonne l'homme ou est-ce qu'on pardonne l'acte ? Mes valeurs me poussent à essayer de toujours pardonner les hommes, pas les actes. Quand on a demandé à l'échantillon de répondre, qui a fait la distinction entre l'homme et son acte ? Est-ce que celui qui a construit le sondage a lui-même fait ce distinguo ?

Je me suis aussi souvenu que j'avais lu des articles qui disaient que Bertrand Cantat avait été un détenu exemplaire. J'imagine qu'il était altruiste, humble, empathique, mais aussi désespérément triste. Je l'ai mille fois imaginé, seul avec sa guitare devant un parterre de détenus imposer avec son charisme naturel un silence de respect entre deux chansons mélancoliques. Comment peut-on ne pas pardonner cet homme si admirable ? Comment peut-on pardonner cet homme si violent ? Et d'un autre côté, comment est-il humainement possible de pardonner le moindre acte de violence volontaire et à plus forte raison le meurtre ?



Je me suis aussi souvenu de la mère de cet ami qui avait pris le TGV et qui, hasard de la vie, s'était retrouvée face à lui dans le train, probablement lors d'une permission accordée à Noël. Je me suis imaginé moi, face à lui. L'envie de le submerger de questions, de marques d'intérêt, d'empathie en même temps que de haine. J'aurais aimé devenir son meilleur ami, j'aurais voulu observer, analyser son affliction, chaque trait de son visage, j'aurais voulu qu'il acceptât de me faire entrer dans sa citadelle de solitude, j'aurais voulu sentir son silence et j'aurais aimé qu'il payât pour son intolérable acte. J'aurais tellement aimé et tellement craint de me retrouver face à cet homme, écorché peut-être depuis son meurtre, sûrement depuis bien avant.



Bertrand Cantat, himself
Des années durant, j'ai espéré le retour de Bertrand Cantat dans la musique, je me disais alors que l'important c'était d'avoir payé sa dette, qu'on n'allait pas le blâmer à vie, que le travail, la poésie d'un homme n'avaient rien à voir avec ce terrifiant acte d'une nuit.

Et le lendemain de ce sondage, je vis un extrait de son nouveau clip. Si ce morceau n'était pas exceptionnel, il était empreint du talent et de l'intelligence poétique de son auteur. Sa voix semblait inchangée, son faciès bouffi par les années. Un nouvel argument s'imposa à moi. Guy Georges, il chante peut-être super bien en vrai. Pourtant je ne m'imaginerais absolument pas acheter un de ses albums. Et pourquoi Bertrand Cantat, lui, y aurait droit ? Le fait d'être célèbre avant permettrait-il d'avoir un avantage sur les autres meurtriers ?





Alors voilà, je suis pris entre de multiples décisions antagonistes, de multiples incompatibilités. Toi, Bertrand Cantat, tu m'entraînes dans tes tourmentes. Je subis à la fois ton côté beau et ton côté moche, alors que je n'en veux qu'un seul. Je n'ai qu'une seule envie, c'est que tu reviennes en arrière et que tu t'empêches de commettre l'irréparable car j'ai tort dans chacune des alternatives que tu m'imposes. J'ai envie d'entendre ta voix et ta création, mais j'ai envie que, oublié de tous, tu t'imbibes d'alcool dans un appartement poisseux pour éponger le dégoût que tu as de toi-même. Je ne veux plus t'entendre et je veux que tu me transperces avec un, deux, dix chefs d'œuvre indiscutables.



Tu vois ? Tu fais chier, Bertrand Cantat.

26/06/2013

Bref, on est des gamins

Lorsqu'on y regarde, même sommairement, nous avons tous ou presque à nos côtés des gens, des objets, parfois une maison de famille, des idées même, que nous gardons depuis environ toujours et auxquels nous tenons fortement.
Nous pensons alors à différents membres de notre famille, à une peluche qu'on n'a pas donnée lors de ce rite cruel de l'adolescence, à ce colifichet qui traîne dans une poche, quelque part, à un animal de compagnie, à un bijou offert un jour de notre enfance, par une personne qui revêtait alors une importance particulière dans notre royaume. Ces objets, ces gens, nous apportent de la stabilité et du réconfort, c'est en ça que nous les apprécions.


Malgré tout, nous oublions presque systématiquement celui ou celle qui est si proche depuis si longtemps. Si intime, si habituel que nous avons tendance à ne plus le ou la voir.
Le mien – car il est bien masculin – est toujours là. C'est lui qui dispose bien la fourchette à gauche et le couteau à droite avant de passer à table car ses parents lui ont appris à faire comme ça et c'est lui qui remet le rangement de ses affaires à plus tard, car là, ses parents n'ont pas réussi à lui apprendre la nécessité de le faire. C'est lui qui mange mes bonbons et c'est lui qui accumule ses BD chez moi. C'est lui qui s'attache très fort très vite et qui est blessé quand ça n'est pas réciproque. C'est lui qui a peur de s'adresser à un inconnu pour demander un renseignement et c'est encore lui qui regarde la télé des heures durant. C'est lui qui n'aime pas du tout revendre ses objets. C'est lui qui détourne le regard lorsqu'une fille se déshabille et c'est lui qui planque des objets pour embêter son entourage. C'est lui qui ramasse ce caillou parce qu'il est joli. C'est lui qui ne dit pas de gros mots parce que ses parents lui interdisent. C'est lui qui pleure devant certains films, à moins que ce ne soit moi, parce que d'un coup je le trouve trop éloigné. C'est lui qui ne sait pas séduire une jolie fille, c'est lui qui ne fume pas. C'est lui qui est terrifié lorsque les esprits autour de lui s'échauffent. C'est lui qui prépare soit une tarte au chocolat, soit une tarte au citron meringuée lorsqu'il invite des gens car son père faisait comme ça. C'est lui qui aime bien rester seul pour jouer, c'est lui qui aime bien être avec des proches pour jouer. C'est lui qui est prêt à dépenser des heures de son temps pour régler un détail qui l'exaspère. C'est lui qui est super fort en dictée. C'est lui qui transforme un tas de pierres en Empire et c'est encore lui qui montre ses jouets contemporains aux autres. C'est surtout lui qui souffre quand il doit se séparer d'une personne qu'il aime et c'est lui qui est fier de réussir une chose qui lui paraissait pourtant si difficile. C'est encore lui qui ne se rend pas vraiment compte de sa propre fragilité et qui sans s'en rendre compte, cherche à construire quelque chose de rassurant avec la fille qui veut bien jouer avec lui. C'est lui qui sait parfaitement bien gérer son argent. C'est lui qui a du mal à accepter que les gens puissent mentir. C'est lui qui est curieux de tout ce qui se passe autour de lui et c'est même un peu lui qui a décidé de faire des études en psycho car il y avait là des tas de phénomènes dont il apercevait les mécanismes, sans vraiment les comprendre.


Il est toujours là, omniprésent, discret ou envahissant, craintif ou plein de courage, insouciant ou tourmenté parfois pour un rien. Je ne sais pas précisément quel âge il a. Peut-être six, sept ou dix ans.

Celui que nous oublions souvent, c'est ce petit garçon ou cette petite fille que nous étions et qui est toujours là, quelque part. Sa présence nous renvoie à cette question débattue par les philosophes depuis la nuit des temps : changeons-nous vraiment ?
Je suis semblable à celui que j'étais à l'école primaire et pourtant je suis radicalement différent de cet enfant. Ces évolutions sont-elles des différences, signe de changement, ou bien, est-ce qu'au fond l'être humain ne doit pas être limité à sa vision lors d'un instant défini, mais appréhendé en perspective, en trois dimensions temporelles ? En étant enfant, je portais déjà ce que je serai vingt, trente ou cinquante ans plus tard, il n'y a donc pas de transformation, seulement une évolution à la fois infinie et prompte.
Dans la vie d'adulte, c'est bien souvent ce petit garçon qui est amoureux de la petite fille qu'il vient de rencontrer. Heureusement ou malheureusement, le petit garçon est accompagné de son homme, la petite fille est accompagnée de sa femme. Ca fait beaucoup de monde à concilier tout ça, on comprend mieux la fragilité du couple en général, la persistance de certains couples en particulier.
Lorsque je croise quelqu'un, j'ai très souvent tendance à l'imaginer dans son futur ou dans son passé. Cette gamine aux cheveux longs, je l'imagine étudiante, sûrement en LEA. Cet étudiant croisé dans la rue, il a dix ans et il vient de construire une cabane avec ses copains dans les bois. Cette quadra qui me parle dans une file d'attente vient de retourner au collège avec pour préoccupation principale l'achat du dernier album de son chanteur préféré. Je peux imaginer tout cela car une partie de nous est invariante, elle n'est ni un atavisme, ni une involution, juste un centre de gravité, comme le cœur de l'arbre qui garde le même diamètre mais grandit avec le reste. Privé de son centre, l'arbre meurt. Privé de son enfant caché, l'Homme perd ses qualités fondamentales d'être humain.