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01/09/2012

Cette porte doit rester fermée

Le grand avantage de la photographie, par opposition à d'autres formes d'art, c'est qu'il est très facile de faire une très belle œuvre. 
Trouvez un beau décor, trouvez une jolie fille, demandez-lui de sourire, faites un plan serré et un centième de seconde plus tard, vous avez une photo probablement splendide. Demandez à votre sujet de regarder ailleurs et votre cliché n'en sera que plus beau. 

D'un autre côté, il est plus difficile de faire une belle photographie sans y inclure de sujet évidemment beau. C'est toutefois ce que je vais essayer de vous proposer aujourd'hui. 


Nikon D90, 1/30 s, f/5.6, 360 ISO, focale équivalente : 45 mm

Cette photographie a été prise en juillet dernier dans le centre de Rocheplane à Saint-Hilaire du Touvet, dans l'Isère. Dès lors, le cliché s'aborde de deux points de vue différents. Dans le premier cas, on ne connaît pas Saint-Truc du Machin et le cliché s'envisage tel qu'il est, dénué de tout contexte, exempt de toute émotion. 
Au premier abord, le cliché paraît bien réalisé, académiquement parlant. On peut y voir un jeu de lignes perpendiculaires et parallèles qui charpentent la composition. Il existe également plusieurs jeux de contrastes : la netteté d'un coté et le flou de l'autre, l'opposition entre l'aspect délabré des locaux et la nature qui semble vigoureuse à l'extérieur. Le panonceau offre une perspective intéressante à l'ensemble : en étant au premier plan, son orientation ouvre au second plan et invite à constater des débris difficiles à identifier. 
Enfin, il existe un antagonisme saisissant entre le texte du panonceau « CETTE PORTE DOIT RESTER FERMÉE » et le fait qu'elle demeure ouverte. Qu'est-ce que cela signifie ou a pu signifier ? Est-ce que cette porte doit rester fermée pour en faire un cache-misère ? Est-ce que, au contraire, son ouverture prohibée fait partie de la vétusté ? Souffle-t-il ici un vent libertaire qui aurait poussé on ne sait quel anarchiste à violer cette obligation unique qui nous indique, au cas où nous l'aurions oublié, que cette porte doit rester fermée ? Pour l'anecdote, on peut même se demander comment une porte sans poignée peut avoir été ouverte. 
De même, si l'on prend un peu de recul sur l'explication artistique, d'autres questions se font jour : où été pris ce cliché ? Quel est ce bâtiment au milieu de la forêt ? Qu'y a-t-il au-delà du cadrage photographique ? 

Il existe heureusement un deuxième point de vue possible permettant de comprendre les zones d'ombre de cette photographie, c'est le cas où l'on connaît parfaitement Saint-Hilaire du Touvet. Rocheplane est alors un nom très familier. Intime, même. 
Dans ce cas-là, l'émotion est présente et menace de vous submerger, telle une avalanche de neige qui emporterait les ignorants sur son passage. La seule évocation de certains termes que sont les petites roches ou la pierre courbe vous place dans un contexte où vous êtes frappé d'une souffrance causée par le regret obsédant du lieu qui vous a façonné et dont cette photo est le symbole de son irrémédiable déchéance. 
Vous savez alors très probablement les terribles mésaventures qui ont frappé ce jardin secret : la désaffection, l'abandon, le pillage, le délabrement progressif qui sont autant d'atteintes aux biens qu'à la petite flamme qui persistait dans votre cœur, là, tout au fond de votre nostalgie. 
Le cliché prend alors une toute autre dimension. Les lignes parallèles et perpendiculaires n'étayent plus la composition de la même façon. Les carreaux cassés viennent contaminer ces lignes et brisent ici la charpente de la composition. Les droites tracées par les tuyaux ne sont plus si droites que ça. La verdure de l'extérieur vient envahir la scène car on imagine qu'un jour ou l'autre elle recouvrira cette construction dans son ensemble, parachevant sa disparition. Les lambeaux de peinture, les morceaux de tuyaux, le carrelage en cours de désagrégation vont bien au-delà de la désaffection professionnelle : ils vous meurtrissent, exactement de la même façon que lorsque vous repensez à une scène heureuse de votre enfance dont vous savez qu'elle ne pourra jamais plus se reproduire parce que les personnes et les sentiments qui la composaient ont disparu. 
Alors le panonceau se charge d'un symbole supplémentaire. Le simple antagonisme décrit plus haut devient un terrifiant dilemme : que choisir entre l'invitation à pénétrer cette pièce lourde de tous ses symboles et suivre la consigne sur fond noir ? Si jamais vous suivez la perspective et décidez de passer ce panneau, vous ne serez plus la simple victime de la nostalgie, la douleur qu'on aime parfois avoir, car les blessures infligées au bâtiment vous enlèveront cette dimension de plaisir. Mais vous ne pouvez pas vous en empêcher : il faut aller voir, il faut avoir mal pour avoir envie de passer à l'étape suivante, la deuxième partie du dilemme. 

Enfin, vous suivez la consigne indiquée en gros depuis le début. Après une interminable promenade douce-amère dans vos souvenirs et votre aigreur, après une avalanche qui a détruit trop de choses, vous vous exécutez. Même si c'est la dernière chose dont vous ayez envie, vous n'avez pas le choix, car cela n'a jamais dépendu de votre avis. Cette porte doit rester fermée. 
Puis, le cœur lourd, vous ressortez du bâtiment, n'importe où pourvu que ce soit loin d'ici, à la recherche de nouvelles portes qui, elles, ne seront jamais aussi pesantes.

28/01/2011

Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera

J'ai un excellent ami que nous allons appeler Régis. Mais ce Régis n'est pas un con. Je le connais depuis environ toujours. Nous avons atteint une proximité que je rencontre avec peu de personnes et, sans vouloir me vanter, je pense être une des rares personnes sur Terre qui le connaisse et le comprenne aussi profondément. Souvent, il n'a pas besoin de parler, je sais ce qu'il veut me dire. Nous sommes, comme on dit, sur la même longueur d'ondes.
Oh, évidemment, tout n'est pas exactement parfait entre nous deux : nous avons des idées politiques on ne peut plus opposées, j'ai quelques légers reproches à lui faire, nous avons eu quelques différends. Et tous ces points sont réciproques.

Nous avons donc bâti quelque chose ensemble, quelque chose qui semble être d'une solidité singulière, mais malgré cela, je ne l'ai vu pleurer que trois fois, alors que je me doute qu'il est en vérité bien plus sujet à ce genre de manifestations.

La première fois, c'était il y a une dizaine d'années. Il traversait alors des difficultés que je comprenais mal. Moi-même, je n'aurais sûrement pas su faire face à ces difficultés. Il a tenu bon. Douloureusement, mais il a tenu bon. Un jour, il m'a manifesté cette douleur. Nous étions assis sur les marches d'une grande maison aux volets verts dominant une placette, et sans que l'un d'entre nous ne s'y attende, les digues ont lâché. Je ne savais pas trop quoi dire ou faire. J'ai essayé de l'aider, mais je me suis perdu dans des questions inutiles et je ne sais pas si je lui ai vraiment été utile à ce moment-là.

La deuxième fois, c'était il y a cinq ans, au décès de l'une de ses amies dont moi-même j'étais encore plus proche. Je l'ai vu entrer chez moi et lorsqu'il a voulu saluer les personnes présentes, il est tombé en sanglots dans les bras de la première personne venue, plus touchée que lui. Nous étions plusieurs, les yeux épuisés de larmes, et ses larmes apportaient encore de l'oxygène au feu qui nous consumait. Mais il était là, en partie pour moi et ça aussi ça m'a touché. Bon, durant les jours suivants, je l'ai vu pleurer pas mal de fois, mais je ne les compte que pour une seule.
Il a été d'une bienveillance et d'un soutien exemplaires envers moi et malgré son chagrin. Il n'a compté ni les heures ni les pleurs pour jouer son rôle d'ami. Il m'a remplacé durant mes absences, il a été un soutien lors de mes présences.
A un moment, il m'a tapé sur l'épaule pour me dire « Regarde, on est tous derrière toi. » Il avait réuni derrière moi tous mes amis les plus proches. J'ai n'ai jeté qu'un œil furtif. Un peu plus tard, j'ai glissé un mot à ma petite amie, puis j'ai à nouveau jeté un œil furtif encore plus tard. Il ne sait pas trop pourquoi, mais je ne lui ai jamais dit ce que j'ai ressenti à ce moment-là.

La troisième fois, c'était il y a juste quelques semaines. Il me dressait son bilan, particulièrement pessimiste, de l'année écoulée. Un excellent début, puis une dégringolade sans fin. Ses perspectives étaient à peine plus gaies. Et il a craqué. Je le soupçonnerais presque d'avoir préparé son coup.
C'est toujours gênant de voir quelqu'un pleurer. On ne sait jamais trop comment réagir. Surtout que là, je pouvais pas dire grand' chose. Il était lucide, ça faisait des mois qu'il avait tourné toutes ses idées dans sa tête. Ça faisait des mois qu'il cherchait des solutions. Et je me rendais compte que ça faisait des mois qu'il était en détresse. Et que ça faisait des mois que je n'avais pas été là.
Que pouvais-je lui apporter comme solution nouvelle ? Aucune. Mais ce soir-là, j'ai été présent. C'était peut-être la seule chose qu'il attendait de moi, faute de pouvoir lui apporter la solution miracle à laquelle il n'aurait pas pensé.

Au fond, c'est aussi cela que l'on peut attendre d'un ami : être là, rendre la pluie plus agréable, le froid moins mordant, la douleur plus légère. 

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Photo : Thorame, été 2006

04/07/2009

Émo(i)tions

Bonjour,

Je suis le cortex pré-frontal de Virgile et je me situe à la frontière avec son lobe temporal. Lorsque Virgile ressent une émotion, en fait, c'est moi qui m'en occupe. Je fais la synthèse de tous les stimuli environnant et je crée ainsi une émotion que Virgile aura en charge de traiter par la suite.
Je me contente de faire ça. Les réactions face aux émotions, ce n'est pas moi qui m'en occupe. Un peu comme avec le cortex occipital. Lui, il se contente de dire à Virgile « Il y a une lumière rouge sur un poteau. » Le reste (par exemple interpréter cette lumière comme un feu de signalisation, puis appuyer sur la pédale du milieu pour freiner) c'est Virgile qui s'en occupe.

Globalement, je m'entends bien avec le reste du cerveau de Virgile. Je communique très facilement avec l'hippocampe de Virgile, c'est lui qui gère sa mémoire. C'est une longue histoire entre lui et moi. Lorsque l'on travaille ensemble, ça permet à Virgile de se souvenir ce qu'il a ressenti ce jour, quand il avait 10-11 ans, et qu'il s'était fait punir par son père alors que c'était sa sœur qui avait fait une bêtise. Il peut aussi se souvenir des sentiments qu'il avait eu le jour où son ami ne lui avait pas fait confiance. Et aussi, il y a le jour où cette fille que j'aimais bien lui avait pris la main. Mais comme ça, sans nécessité immédiate. Ensemble, on peut permettre à Virgile de se souvenir ce qu'il avait ressenti les mois qui suivirent. Et puis aussi les mois qui suivirent ces mois qui suivirent... J'avais fabriqué beaucoup d'émotions à ces périodes-là... Je ne suis pas sûr que vous me compreniez bien. En fait, c'est parce que j'ai du mal à communiquer avec les aires du cerveau qui s'occupent du langage.

Ah, ça c'est quelque chose... Autant, mes aires « miroir » (celles qui s'activent lorsque Virgile est en empathie avec l'émotion de quelqu'un d'autre) arrivent assez bien à communiquer avec les aires du langage. Autant, moi... j'ai vraiment du mal. Comment dire ? J'arrive très bien à communiquer à Virgile ce que je ressens, mais il reste difficile de travailler avec les aires du langage afin de mettre des mots dessus. Peut-être que ces aires ne sont pas assez développées pour être à mon niveau. On ne peut en vouloir à personne : une fois, une aire qui avait suivi un cours de psycho différentielle m'a expliqué que les hommes étaient moins doués que les femmes pour le langage, mais j'ai oublié de quelle aire il s'agissait.

De ce que je peux observer, je trouve que les réactions de Virgile sont plutôt appropriées lorsque je lui transmet une émotion. Parfois les stimuli qui me parviennent sont très intenses, je crée donc une émotion très intense. Là où beaucoup agiraient en mettant de côté leur intelligence, Virgile arrive à utiliser la sienne normalement. Il a parfois des réactions physiques paradoxales ou révélatrices, mais il applique ses comportements dans le même cadre que si je ne lui transmettais rien.

En revanche, je suis parfois la seule partie de son cerveau à lui communiquer des choses. Et là, ça lui pose des problèmes.
Tenez, quand il sortait avec cette fille que j'aimais bien, et bien j'étais le seul à lui transmettre des choses. Alors il était là, sur son petit nuage. Je ne lui envoyais que bonheur, joie, bien-être, fierté... Rien pour me contrarier. Mais il n'en avait tellement pas l'habitude qu'il était perdu : il ne savait plus quoi faire, il avait des problèmes pour dormir, etc.

Et puis il y a d'autres périodes où les stimuli sont différents. Là, je ne fais que les transformer en tristesse, angoisse et toutes ces émotions que je ne peux exprimer. Je n'y vais pas de main morte dans ces cas-là. Quand il rate la soutenance de son mémoire, ou quand il a un échec sentimental, ou quand il a des problèmes relationnels avec des gens de son entourage, ou ces fois où il a une difficulté à son boulot, je fais toujours mon travail. Je lui envoie plein d'émotions, bien intenses. C'est à ça que je sers. Il en arrive parfois à croire qu'il va échouer dans sa grande quête personnelle.

Mais il est rusé, Virgile. Des fois, il en a marre de n'entendre que moi, alors il essaie de se créer de nouveaux stimuli : les jeux vidéos, la voiture, la photo, le travail, etc. J'ai été obligé de rajouter des couches d'émotions à chaque deuil qu'il a traversé. Il avait tendance à se détourner de ce que je lui donnais à traiter. Mais, je vous rassure, nous nous sommes presque toujours débrouillés pour construire quelque chose d'utile avec ce que je lui donnais.
Si, je vous assure. Quand son père est mort, ses notes au lycée ont augmenté. Quand il était seul en cité U, il sublimait mes émotions dans l'écriture. Et puis il faut dire ce qui est : il a pris des photos somptueuses pour essayer de m'éviter. Quand je le décourage dans ses desseins, il se débrouille toujours pour se dépasser et parfois faire mieux que prévu initialement.

Je n'existe pour ainsi dire que pour lui et je représente une partie importante de sa personne. Mais comme chaque zone de son cerveau, je cherche constamment à dominer, à étendre mon influence sur lui. Un peu comme ces hommes politiques qui font tout pour occuper le plus d'espace possible au sein de leurs milieux d'influence.
Pour filer la métaphore, repensez à des hommes tels que Jacques Chirac, François Mitterand ou Nicolas Sarkozy. Ce sont des hommes qui, à un moment donné, furent mis de côté avant de pouvoir conquérir le pouvoir suprême.
Je suis un peu comme ça. En tout cas, j'en ai la conviction. Un jour ou l'autre, les circonstances feront peut-être que je pourrai m'installer au pouvoir et rendre mes émotions prééminentes.
Ce jour n'est peut-être pas si éloigné..

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Photo : lac de Castillon (encore !) - Août 2003