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29/11/2019

Vingt ans, un long voyage

Ce serait aujourd’hui. Un brouillard à couper au couteau aurait enveloppé Thorame au petit matin, ne laissant paraître qu’une lueur pâle dans le village. Des cheminées embaumeraient l’atmosphère de leurs odeurs de bois, venant intensifier le blanc dans le blanc. Aucune âme qui vive ne serait visible, si ce n’est un chat au loin. Je me dirigerais vers la place du village et tu m’attendrais à la table du café. 


Notre-Dame de la Garde - automne 2011
Ou alors ce serait sur cette si belle terrasse, avec la plus belle vue de Marseille sur Notre-Dame de la Garde. Le Soleil viendrait faire mentir l’arrivée de l’automne. Les goélands s’inviteraient dans ce tableau en tournoyant autour du toit avant de s’y poser. Tu serais assis à la table de jardin en contemplant l’infini du ciel azur parsemé de traînées nuageuses. 

Tu me proposerais un café, que j’accepterais avec autant de gourmandise que de plaisir. 
Bien serré, comme tu aimais, et comme j’aime. Et avec du chocolat à portée, comme tu aimais et comme j’aime. 
La scène serait à la fois la plus simple et parmi les plus incroyables de toute l’histoire de l’Humanité. 

Tu commencerais par une question simple : 
- Comment ça va ? 
- Je crois que ça va. Je connais ce lieu mais je ne suis pas sûr de savoir comment j’y suis arrivé. Et pour toi, comment ça se passe ? 
- Oh, je profite. 
- Parmi les réflexions que tout le monde peut avoir sur la vie et la mort, tu m’avais dit une fois que pour toi la mort était probablement un état où l’on aurait réponse à toutes les questions que l’on se pose. C’était ta vision du Paradis : la connaissance universelle. Connaître la vérité sur l’assassinat de JFK, sur les autres galaxies, sur les raisons qui font que nous échouons parfois, sur tout.
Certains travaux laissent d’ailleurs penser que cette possibilité existe dans un univers quantique où tout est un et un est tout. Dieu, toi, moi, les atomes, le Soleil et le brouillard, tout. Est-ce que maintenant ça y est, tu sais tout ? 
- Je sais deux ou trois choses. Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? 
- Comme toi. Je fais tout comme toi. C’est pas ce que j’essaye de faire, c’est ce que je fais. Je marche sans le vouloir dans les mêmes pas que les tiens. J’avance aux mêmes alizés, vers les mêmes caps. Tu étais parti vivre à l’autre bout du monde, je suis à l’autre bout du monde et Dieu sait où demain. Ou peut-être que toi aussi tu sais où. Kerguelen, Polynésie, tes buts d’hier sont ceux que je me fixe aujourd’hui, alors que je n’y avais jamais songé quelques années auparavant. J’ai emprunté des méandres et des ambages pour suivre ma voie et je me retrouverai demain à occuper exactement les mêmes postes que les tiens. Même mes loisirs, mes plaisirs sont bien souvent exactement les mêmes que les tiens. Combien de convives ai-je eu le plaisir de gâter avec tes recettes ? Mon cœur battant pour Marseille et Thorame, je retiens à peine mes larmes chaque fois que je mets les pieds dans la première et chaque fois que je quitte la seconde. Alors qu’il existe plus de 20 000 kilomètres de route en France, j’ai emprunté exactement les mêmes routes que celles où tu nous emmenais en vacances il y a trente ans. Toujours sans le vouloir, sans le faire exprès. Ce que je fais dans la vie, c’est que je récolte les fruits des arbres que tu as plantés ici ou là et qui vivent plus longtemps que toi. Tu plantais avant-hier un olivier pour en consommer les fruits et ce que personne ne savait alors, c’est que j’y cueillerais moi-même les olives aujourd’hui. Et grâce à toi, j’ai fait mieux que toi. J’ai appris de tes erreurs sans avoir à payer un prix aussi élevé que le tien. J’ai appris à éviter les gens toxiques, j’ai appris à fuir les folles comme on fuit la peste, j’ai appris à trouver assez de force en moi pour me relever, j’ai appris à préserver tes arbres et mes récoltes. J’ai aussi appris à réaménager cet espace avec mes propres artifices, ce qui fait de ton oliveraie un champ plus riche et plus beau qu’avant. Ce que je fais dans la vie, c’est que je fais comme toi. C’est que je fais dans la vie, c’est que je réussis. Et pour ça, je te remercie.

25/06/2017

Les Comores, de Charybde en Scylla

La kwassa-kwassa, souvent abrégée en « kwassa », est une danse originaire d'Afrique et particulièrement populaire aux Comores. C'est une danse énergique et festive où celui qui la pratique bouge dans tous les sens, d'où son autre nom « soukouss ».

Par extension, ce nom désigne aussi les bateaux de pêche comoriens. En effet, comme le fond de ces bateaux est plat, ils tanguent beaucoup et les personnes qui sont à bord bougent dans tous les sens comme s'ils dansaient.

« Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien. »
Emmanuel Macron

Ces kwassas servent aussi à passer des clandestins des Comores à Mayotte ou plus rarement de Madagascar à Mayotte, ce petit bout de France échoué entre les côtes de l'Afrique et celles de Madagascar.

Kwassas à M'Tsamboro (Mayotte) - Septembre 2016

Le PIB par habitant des Comores est le vingtième plus faible au monde. Pas d'eau courante, pas d'électricité, pas de routes, pas de médecins, pas d'argent. Rien ou si peu. Le tiers-monde au plus nu.

Soixante kilomètres, c'est la longueur de l'achéron qui sépare l'île d'Anjouan de la Grande Terre de Mayotte.

« J'étais à la plage en train de nager et j'ai vu un sac à main flotter. Puis un autre sac et un autre et encore des affaires. J'étais avec une copine, je lui ai dit « Viens, on s'en va, bientôt on va voir des corps qui vont arriver ! » Et en fait, c'était un kwassa qui avait chaviré. On l'a su parce qu'après on a vu l'hélicoptère de la gendarmerie venir sur place. »
Aurélie

En 2016, les autorités ont intercepté 432 kwassas avec 20 à 30 personnes à bord, parfois plus. 12 000 en tout. Combien d'autres arrivent à destination, mais surtout combien n'y arrivent pas ? Les autorités comoriennes parlent de 600 morts par an. 12 000 en vingt ans.

Mayotte est la Lampedusa de l'océan Indien, le lien entre l'indigence des Comores et les luxes de la vie en France. Oui, on peut déplorer l'impact de cette immigration sur l'Europe, la France et Mayotte. Et après ? 

« Quand j'étais à la PAF, le plus difficile, c'était quand on allait en mer parce qu'un kwassa s'était retourné. On devait aller repêcher les corps et les mettre dans des sacs plastique. Moi ça me choquait, surtout quand on cherchait les corps des enfants ou des bébés. Pourquoi ils traversent avec leurs enfants aussi ? C'est la faute des parents ! »Attoumani


Elle est là, l'horreur de ce monde, l'injustice d'être né au mauvais endroit. On ne peut accuser personne. Les parents qui mettent la vie de leur enfant en danger pour cette traversée à la fois courte et interminable ? Peut-être le ferions-nous à leur place. La France qui aurait pillé les richesses de ces îles avant la décolonisation ? En ont-elles jamais eues ? Les pays riches qui n'envoient pas assez d'aide ? Le problème se pose de la même façon dans des dizaines d'autres pays, rendant le problème insurmontable. Les dirigeants successifs qui ont détourné cette aide ? Peut-être un peu, mais si elle était totalement utilisée, cela ne résoudrait qu'une faible partie des pauvretés locales.

« Aujourd'hui, je suis allé donner des vêtements dans une association humanitaire de Mamoudzou.
J'ai attendu un instant dans une salle d'attente avec un gamin noir de 7-8 ans. Des femmes parlaient en Français derrière la porte juste à côté de sa chaise. J'ai regardé la feuille qu'il avait à la main.
Son dessin était un kwassa avec trois adultes et un enfant à moitié sur le kwassa et à moitié dans l'eau, comme agrippés.
Le dessin montrait plusieurs autres bonhommes, loin derrière le bateau avec des affaires. Il y avait aussi le mot « KWASSA » écrit en bas de la feuille et un poisson devant le bateau.
Je lui ai demandé "Bonjour. Tu sais parler Français ?" Pas de réponse. »

Ce cimetière à mer ouverte continuera à se remplir des corps de ces milliers de personnes et des larmes de leurs familles tandis que Mayotte continuera à se peupler de ceux qui ont survécu à la traversée.
Partout sur Terre, le problème se pose. Les USA font face à un afflux de Mexicains. La Chine subit une immigration de Birmans. L'Algérie ne sait plus que faire des Maliens, etc. Alors quelle solution ?
L'Australie gère une immigration venant d'Asie du Sud-Est. Au programme : des campagnes publicitaires dans les pays générant l'immigration illégale où il est indiqué que les gens n'auront aucune chance de vivre en Australie. Et surtout des patrouilles incessantes de la Marine australienne qui intercepte ces radeaux de fortune et sauve ainsi des milliers de personnes chaque année. Par la suite, ces migrants sont expédiés dans des camps en attente de leur traitement administratif. Est-ce la solution ?
« Le passeur explique aux clandestins qu'il faut passer de nuit pour pas se faire attraper par la PAF.
Parfois, il débarque les Comoriens sur la barrière de corail à marée basse en disant aux Comoriens de marcher dans telle direction puis il repart aussitôt.
La barrière de corail ne mène nulle part puis la marée monte inexorablement. »

29/11/2009

29 novembre 1999, 11 heures 30

C'était il y a dix ans jour pour jour. Peu des visiteurs de ce blog sauront spontanément à quoi je fais référence. C'était le 29 novembre 1999. A priori un lundi comme les autres. Et pourtant après ce jour, plus rien ne fut comme avant pour moi.
Sans tourner plus longtemps autour du pot, mais sans détail impudique, ce jour fut celui de la mort de mon père, quelques jours après mes dix-sept ans.

Ce genre de choses arrive toujours au mauvais moment. Ce genre de deuil n'est jamais bienvenu. Le brouillard tombe et enveloppe ainsi l'horizon des pleurants, comme la tristesse envahit leur cœur. L'un comme l'autre semblent alors irrévocables, imbattables. Il est facile de rester dans ce brouillard, sans horizon, sans but, sans repère autre que ce voile blanc qui ne laisse apparaître que le sol gris aux pieds.

On ne peut jamais rien contre le brouillard. Le couteau le plus tranchant ne saurait y venir à bout, car on ne peut couper l'impalpable.
En revanche, il est possible d'en sortir. Continuer son chemin. Refuser ce linceul blanc qui inonde la vue et les sentiments. Même si l'on n'est pas sûr de ses pas, avancer est nécessaire car ce sera toujours mieux que rester là, immobile et aveugle au monde.

Seul dans le brouillard, j'ai avancé, un peu au hasard. Tout, pourvu que ce soit loin de cet océan blanc et des personnes qui me voulaient du mal. J'ai parfois combattu de toutes mes forces, sachant que je ne pouvais rien perdre. J'ai parfois souffert du froid et de la peur. J'ai parfois fui ou combattu les personnes que l'on ne devrait jamais combattre. Alors, sans autre alternative salvatrice, j'ai avancé. Seul.

Au fond, je n'aurais jamais vécu tout cela sans la mort de mon père. A quoi ressemblerait ma vie sans sa mort ? Je n'en ai aucune idée. Elle serait peut-être plus agréable ou peut-être moins. Je n'aurais pas effectué le même cursus universitaire. Je n'aurais sûrement pas eu les mêmes amis, les mêmes rencontres, les mêmes épreuves, les mêmes victoires et les mêmes défaites, en tout cas pour la plupart. Je n'aurais pas avancé sur les mêmes routes. Je ne serais pas le même.

Le chemin que j'ai parcouru depuis la mort de mon père m'a façonné comme le feu et le marteau façonnent le fer, pour le rendre à la fois dur et résistant. Je n'hésite pas à écarter toute modestie lorsque j'évoque cela, car je sais le prix que j'ai payé pour fabriquer mes qualités. Ce que j'aime chez moi, je le dois à la mort de mon père. En ce sens, sa mort est l'évènement le plus bienfaiteur que j'ai vécu. Mais peut-être aussi que ce que je n'aime pas chez moi, je le dois à ce feu et à ce marteau qui ont changé la disposition dans laquelle j'étais.

J'avais dit « sans détail impudique »... Peut-être suis-je allé trop loin, alors je vais m'arrêter là.