20/08/2018

La vie d'un homme sans nom, un homme extraordinaire


La société est faite ainsi : nous ne partons pas tous avec les mêmes atouts dans la vie. Certains ont dès leur naissance un capital important qu’ils se contentent de gérer et de transmettre. D’autres, comme mon grand-père, partent avec si peu qu’on pourrait croire leur vie vouée à l’échec social. Grand perdant de la guerre, grand perdant de la société, grand perdant de la famille, comment pouvait-il bâtir une vie avec des bases aussi faibles ? 


Je me souviens d’un jour où Papou – puisque je l’appelle ainsi – avait énuméré tous les présidents français et tous les papes qu’il avait connus en ajoutant « Tous ceux là, ils ont rien fait pour moi ! » Et c’est vrai. On ne lui a jamais rien offert, à Papou. Ni ses diplômes, ni ses emplois, ni sa femme, ni sa famille. Il a tout obtenu tout seul. 

Attendre au bas de l’échelle, c’est facile. Ne pas évoluer, c’est facile. Se laisser aller, c’est facile. Et pourtant, il a choisi, consciemment ou non, d’évoluer, de progresser. Il a choisi l’effort. Parti de rien, il ne pouvait même pas imaginer posséder un jour une voiture. Et pourtant il en a acheté une, il a aussi bâti une maison pour que sa famille puisse y vivre. 
Aujourd’hui, c’est naturel pour chacun de nous d’avoir un toit en dur, mais c’était un exploit pour lui quand il a pu le faire avec sa femme, avec Mamou. Toutes les études économiques, sociologiques le disent : les individus restent dans leur classe sociale. Mais pas lui. Bien sûr, il n’a jamais été très riche, mais il a pu évoluer. Il a été la locomotive qui a permis à sa femme et à ses enfants d’avancer. Il a tout fait pour que nous, ses enfants et ses petits-enfants, nous partions mieux que lui dans la vie. Et il y est arrivé. Pour ça il mérite tout notre respect. 

Nous étions sa plus belle fierté. Il suffisait de l’entendre parler de son fils qui dirige toute une équipe de restauration, de sa petite-fille partie étudier aux Etats-Unis ou de n’importe lequel de ses enfants et petits-enfants pour voir son bonheur, même si lui-même ne le voyait pas toujours. Certains pourraient ressentir une forme de jalousie, mais lui c’était de la fierté, la fierté que ses enfants réussissent mieux que lui. Alors sa voix devenait plus sûre. Il n’avait plus besoin d’aboyer pour l’affirmer. Quand on dit la vérité, c’est la vérité qui s’impose plus que le ton. Nos réussites professionnelles sont aussi les siennes. 


Nous ne partons pas non plus avec les mêmes outils dans la vie. Certains grandissent dans un environnement familial qui permet l’épanouissement, ils s’enrichissent de l’exemple de leurs parents et gardent le meilleur pour le transmettre à leurs enfants. D’autres, comme mon grand-père, partent sans père, avec une mère plus imparfaite que les autres mères imparfaites. Comment pouvait-il bâtir une famille avec des bases aussi faibles ? 

Nous sommes tous encombrés de douleurs intimes, de failles personnelles, d’accidents qui nous ont meurtris. Le rôle de nos parents est alors de nous transmettre les outils pour y faire face. Et lui, qui lui a appris ? Là aussi, il a dû se battre, il a dû donner plus d’efforts pour s’en sortir. 
Sa plus grande force, c’est d’avoir donné à ses enfants et à ses petits-enfants ce qu’il n’avait jamais reçu. Oui, il l’a parfois fait de manière imparfaite. Mais aucun homme imparfait ne peut lui reprocher d’avoir été un homme imparfait. 

Ses qualités humaines dépassaient infiniment ce qui lui faisait défaut. Il était bienveillant et il était toujours prêt à aider ses proches. Nous l’avons tous vu s’absenter une journée entière pour aider son voisin à bricoler, nous l’avons tous vu participer à l’éducation de dizaines d’enfants de Miramas et des environs. Pour sa famille, il était encore plus dévoué. Et qu’est-ce qu’il demandait en retour ? Rien. Un appel de temps en temps, une attention, un sourire bienveillant, un repas en famille, c’était tout ce qui suffisait à son bonheur. Peut-être était-il heureux de bénéficier de ce dont il avait manqué plus jeune. 


Pour tout son altruisme, pour toute sa gentillesse, il mérite notre gratitude et notre joie, la joie d’avoir pu bénéficier de sa présence. 

En guise de remerciement, je vous demande, je nous demande de lui faire le meilleur cadeau d’adieu possible. Le plus beau cadeau qu’on puisse lui faire c’est de réussir nos vies et réussir dans nos vies. 


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Si nous arrivons à avoir une famille unie, un foyer confortable, 

Si nous arrivons à exercer un métier qui nous plaît et qui nous permet de gagner notre vie, 
Si nous sommes heureux, 
Nous aurons exaucé les seules volontés qui lui importaient.

05/05/2018

Là-bas

Partir fut l'un des évènements les plus déchirants de ma vie, d'autant que j'en étais le seul responsable. Il est difficile de s'imaginer la douleur que l'on peut ressentir lors d'une déchirure causée par soi-même.
Quelle affliction que de transformer des relations existantes en peau de chagrin, quel calvaire que de ne pouvoir se rendre auprès de ses proches quand son cœur l'ordonne pourtant, quelle énergie incroyable pour sortir de sa zone de confort !


Oh évidemment, cette vie qui avait ses côtés agréables n'a pas été remplacée par le néant, ni par l'enfer. Evidemment, j'aime les plaisirs des Tropiques, je me délecte de connaissances, de saveurs, de découvertes mais toujours avec ce manque de l'avant, quelque part en arrière-plan.

Jusqu'à hier, précisément à l'heure où le Soleil prenait son temps pour se coucher.
Auparavant, j'avais gravi puis descendu la plaine des remparts pour me rendre dans la plaine des sables. Premier choc : l'impression de poser le pied sur un océan asséché de Mars.
Je m'étais ensuite rendu au rempart Bellecombe afin d'assister à l'éruption du piton de la Fournaise en cours. 

Et je suis là, face à l'immensité de l'enclos rempli de millénaires de couches de lave, le brouillard remonte doucement dans ma direction et se laisse percer par les derniers rayons du Soleil, quand la lave est déjà à l'ombre. Pour la première fois de ma vie, je vois un léger arc-en-ciel poser son arrondi sur de la lave rougeoyante. Je regarde autour de moi et vois la mer de nuages après la montagne ainsi que l'immensité de l'océan. Moment hors du monde. A ce moment-là plus rien n'existe que ce paysage surréaliste. L'assemblement de ces couleurs est inédit, peint par le plus talentueux artiste de l'Univers : les nuances de noir qui composent l'enclos, le cratère qui éructe sa matière et ses sons, le rouge de la lave en fusion surplombé d'un arc-en-ciel de couleurs, le brouillard découpé en blanc d'une part, en bleu-gris de l'autre, les rayons du Soleil blancs par endroits, oranges par d'autres, le jeu des ombres des montagnes environnantes qui inondent peu à peu les lieux, l'océan d'un bleu qui s'approche inévitablement du noir.
Je suis face au plus beau spectacle de ma vie.

Et tout ce que j'ai dépensé de moi pour venir a sa justification dans cet instant-là.



10/12/2017

La fille croisée dans la rue à Saint-Denis

Chère Demoiselle,


Il ne s'agit pas pour moi aujourd'hui de remettre en cause votre plastique irréprochable. La fraîcheur de votre poitrine qui reflétait votre jeunesse, le galbe de vos fesses qui semblait dessiné par les meilleurs artistes contemporains, la coloration unique de votre grain de peau, l'onctuosité prévisible de vos lèvres, la dimension de votre regard, la douce et merveilleuse harmonie de vos formes, votre chevelure parfaitement entretenue, définitivement, ne pouvaient laisser personne insensible. Il ne s'agit pas non plus de critiquer votre robe qui mettait si brillamment vos atouts en valeur. 
J'ai bien remarqué votre intérêt pour moi, auquel je n'ai, hélas, donné suite.

Peut-être aurions-nous pu avoir une discussion agréable, instructive. Obligatoirement, nous aurions passé un moment où nous aurions ôté votre robe si affriolante qui, je l'imagine, dissimulait d'aussi affriolants sous-vêtements. Peut-être eût-ce été un moment incroyable de belle intensité dans ma vie parfois bien compliquée. 

Toutefois, chère Demoiselle, je vous prie, je vous implore de me croire lorsque je vous écris cela : j'ai arrêté ma voiture devant le bout de trottoir que vous occupiez uniquement car je n'arrivais pas à m'orienter de nuit dans les rues de Saint-Denis que je connaissais surtout de jour. Je voulais uniquement rentrer dans mon GPS l'adresse du domicile que j'occupais depuis peu.

25/06/2017

Les Comores, de Charybde en Scylla

La kwassa-kwassa, souvent abrégée en « kwassa », est une danse originaire d'Afrique et particulièrement populaire aux Comores. C'est une danse énergique et festive où celui qui la pratique bouge dans tous les sens, d'où son autre nom « soukouss ».

Par extension, ce nom désigne aussi les bateaux de pêche comoriens. En effet, comme le fond de ces bateaux est plat, ils tanguent beaucoup et les personnes qui sont à bord bougent dans tous les sens comme s'ils dansaient.

« Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien. »
Emmanuel Macron

Ces kwassas servent aussi à passer des clandestins des Comores à Mayotte ou plus rarement de Madagascar à Mayotte, ce petit bout de France échoué entre les côtes de l'Afrique et celles de Madagascar.

Kwassas à M'Tsamboro (Mayotte) - Septembre 2016

Le PIB par habitant des Comores est le vingtième plus faible au monde. Pas d'eau courante, pas d'électricité, pas de routes, pas de médecins, pas d'argent. Rien ou si peu. Le tiers-monde au plus nu.

Soixante kilomètres, c'est la longueur de l'achéron qui sépare l'île d'Anjouan de la Grande Terre de Mayotte.

« J'étais à la plage en train de nager et j'ai vu un sac à main flotter. Puis un autre sac et un autre et encore des affaires. J'étais avec une copine, je lui ai dit « Viens, on s'en va, bientôt on va voir des corps qui vont arriver ! » Et en fait, c'était un kwassa qui avait chaviré. On l'a su parce qu'après on a vu l'hélicoptère de la gendarmerie venir sur place. »
Aurélie

En 2016, les autorités ont intercepté 432 kwassas avec 20 à 30 personnes à bord, parfois plus. 12 000 en tout. Combien d'autres arrivent à destination, mais surtout combien n'y arrivent pas ? Les autorités comoriennes parlent de 600 morts par an. 12 000 en vingt ans.

Mayotte est la Lampedusa de l'océan Indien, le lien entre l'indigence des Comores et les luxes de la vie en France. Oui, on peut déplorer l'impact de cette immigration sur l'Europe, la France et Mayotte. Et après ? 

« Quand j'étais à la PAF, le plus difficile, c'était quand on allait en mer parce qu'un kwassa s'était retourné. On devait aller repêcher les corps et les mettre dans des sacs plastique. Moi ça me choquait, surtout quand on cherchait les corps des enfants ou des bébés. Pourquoi ils traversent avec leurs enfants aussi ? C'est la faute des parents ! »Attoumani


Elle est là, l'horreur de ce monde, l'injustice d'être né au mauvais endroit. On ne peut accuser personne. Les parents qui mettent la vie de leur enfant en danger pour cette traversée à la fois courte et interminable ? Peut-être le ferions-nous à leur place. La France qui aurait pillé les richesses de ces îles avant la décolonisation ? En ont-elles jamais eues ? Les pays riches qui n'envoient pas assez d'aide ? Le problème se pose de la même façon dans des dizaines d'autres pays, rendant le problème insurmontable. Les dirigeants successifs qui ont détourné cette aide ? Peut-être un peu, mais si elle était totalement utilisée, cela ne résoudrait qu'une faible partie des pauvretés locales.

« Aujourd'hui, je suis allé donner des vêtements dans une association humanitaire de Mamoudzou.
J'ai attendu un instant dans une salle d'attente avec un gamin noir de 7-8 ans. Des femmes parlaient en Français derrière la porte juste à côté de sa chaise. J'ai regardé la feuille qu'il avait à la main.
Son dessin était un kwassa avec trois adultes et un enfant à moitié sur le kwassa et à moitié dans l'eau, comme agrippés.
Le dessin montrait plusieurs autres bonhommes, loin derrière le bateau avec des affaires. Il y avait aussi le mot « KWASSA » écrit en bas de la feuille et un poisson devant le bateau.
Je lui ai demandé "Bonjour. Tu sais parler Français ?" Pas de réponse. »

Ce cimetière à mer ouverte continuera à se remplir des corps de ces milliers de personnes et des larmes de leurs familles tandis que Mayotte continuera à se peupler de ceux qui ont survécu à la traversée.
Partout sur Terre, le problème se pose. Les USA font face à un afflux de Mexicains. La Chine subit une immigration de Birmans. L'Algérie ne sait plus que faire des Maliens, etc. Alors quelle solution ?
L'Australie gère une immigration venant d'Asie du Sud-Est. Au programme : des campagnes publicitaires dans les pays générant l'immigration illégale où il est indiqué que les gens n'auront aucune chance de vivre en Australie. Et surtout des patrouilles incessantes de la Marine australienne qui intercepte ces radeaux de fortune et sauve ainsi des milliers de personnes chaque année. Par la suite, ces migrants sont expédiés dans des camps en attente de leur traitement administratif. Est-ce la solution ?
« Le passeur explique aux clandestins qu'il faut passer de nuit pour pas se faire attraper par la PAF.
Parfois, il débarque les Comoriens sur la barrière de corail à marée basse en disant aux Comoriens de marcher dans telle direction puis il repart aussitôt.
La barrière de corail ne mène nulle part puis la marée monte inexorablement. »