10/12/2017

La fille croisée dans la rue à Saint-Denis

Chère Demoiselle,


Il ne s'agit pas pour moi aujourd'hui de remettre en cause votre plastique irréprochable. La fraîcheur de votre poitrine qui reflétait votre jeunesse, le galbe de vos fesses qui semblait dessiné par les meilleurs artistes contemporains, la coloration unique de votre grain de peau, l'onctuosité prévisible de vos lèvres, la dimension de votre regard, la douce et merveilleuse harmonie de vos formes, votre chevelure parfaitement entretenue, définitivement, ne pouvaient laisser personne insensible. Il ne s'agit pas non plus de critiquer votre robe qui mettait si brillamment vos atouts en valeur. 
J'ai bien remarqué votre intérêt pour moi, auquel je n'ai, hélas, donné suite.

Peut-être aurions-nous pu avoir une discussion agréable, instructive. Obligatoirement, nous aurions passé un moment où nous aurions ôté votre robe si affriolante qui, je l'imagine, dissimulait d'aussi affriolants sous-vêtements. Peut-être eût-ce été un moment incroyable de belle intensité dans ma vie parfois bien compliquée. 

Toutefois, chère Demoiselle, je vous prie, je vous implore de me croire lorsque je vous écris cela : j'ai arrêté ma voiture devant le bout de trottoir que vous occupiez uniquement car je n'arrivais pas à m'orienter de nuit dans les rues de Saint-Denis que je connaissais surtout de jour. Je voulais uniquement rentrer dans mon GPS l'adresse du domicile que j'occupais depuis peu.

25/06/2017

Les Comores, de Charybde en Scylla

La kwassa-kwassa, souvent abrégée en « kwassa », est une danse originaire d'Afrique et particulièrement populaire aux Comores. C'est une danse énergique et festive où celui qui la pratique bouge dans tous les sens, d'où son autre nom « soukouss ».

Par extension, ce nom désigne aussi les bateaux de pêche comoriens. En effet, comme le fond de ces bateaux est plat, ils tanguent beaucoup et les personnes qui sont à bord bougent dans tous les sens comme s'ils dansaient.

« Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien. »
Emmanuel Macron

Ces kwassas servent aussi à passer des clandestins des Comores à Mayotte ou plus rarement de Madagascar à Mayotte, ce petit bout de France échoué entre les côtes de l'Afrique et celles de Madagascar.

Kwassas à M'Tsamboro (Mayotte) - Septembre 2016

Le PIB par habitant des Comores est le vingtième plus faible au monde. Pas d'eau courante, pas d'électricité, pas de routes, pas de médecins, pas d'argent. Rien ou si peu. Le tiers-monde au plus nu.

Soixante kilomètres, c'est la longueur de l'achéron qui sépare l'île d'Anjouan de la Grande Terre de Mayotte.

« J'étais à la plage en train de nager et j'ai vu un sac à main flotter. Puis un autre sac et un autre et encore des affaires. J'étais avec une copine, je lui ai dit « Viens, on s'en va, bientôt on va voir des corps qui vont arriver ! » Et en fait, c'était un kwassa qui avait chaviré. On l'a su parce qu'après on a vu l'hélicoptère de la gendarmerie venir sur place. »
Aurélie

En 2016, les autorités ont intercepté 432 kwassas avec 20 à 30 personnes à bord, parfois plus. 12 000 en tout. Combien d'autres arrivent à destination, mais surtout combien n'y arrivent pas ? Les autorités comoriennes parlent de 600 morts par an. 12 000 en vingt ans.

Mayotte est la Lampedusa de l'océan Indien, le lien entre l'indigence des Comores et les luxes de la vie en France. Oui, on peut déplorer l'impact de cette immigration sur l'Europe, la France et Mayotte. Et après ? 

« Quand j'étais à la PAF, le plus difficile, c'était quand on allait en mer parce qu'un kwassa s'était retourné. On devait aller repêcher les corps et les mettre dans des sacs plastique. Moi ça me choquait, surtout quand on cherchait les corps des enfants ou des bébés. Pourquoi ils traversent avec leurs enfants aussi ? C'est la faute des parents ! »Attoumani


Elle est là, l'horreur de ce monde, l'injustice d'être né au mauvais endroit. On ne peut accuser personne. Les parents qui mettent la vie de leur enfant en danger pour cette traversée à la fois courte et interminable ? Peut-être le ferions-nous à leur place. La France qui aurait pillé les richesses de ces îles avant la décolonisation ? En ont-elles jamais eues ? Les pays riches qui n'envoient pas assez d'aide ? Le problème se pose de la même façon dans des dizaines d'autres pays, rendant le problème insurmontable. Les dirigeants successifs qui ont détourné cette aide ? Peut-être un peu, mais si elle était totalement utilisée, cela ne résoudrait qu'une faible partie des pauvretés locales.

« Aujourd'hui, je suis allé donner des vêtements dans une association humanitaire de Mamoudzou.
J'ai attendu un instant dans une salle d'attente avec un gamin noir de 7-8 ans. Des femmes parlaient en Français derrière la porte juste à côté de sa chaise. J'ai regardé la feuille qu'il avait à la main.
Son dessin était un kwassa avec trois adultes et un enfant à moitié sur le kwassa et à moitié dans l'eau, comme agrippés.
Le dessin montrait plusieurs autres bonhommes, loin derrière le bateau avec des affaires. Il y avait aussi le mot « KWASSA » écrit en bas de la feuille et un poisson devant le bateau.
Je lui ai demandé "Bonjour. Tu sais parler Français ?" Pas de réponse. »

Ce cimetière à mer ouverte continuera à se remplir des corps de ces milliers de personnes et des larmes de leurs familles tandis que Mayotte continuera à se peupler de ceux qui ont survécu à la traversée.
Partout sur Terre, le problème se pose. Les USA font face à un afflux de Mexicains. La Chine subit une immigration de Birmans. L'Algérie ne sait plus que faire des Maliens, etc. Alors quelle solution ?
L'Australie gère une immigration venant d'Asie du Sud-Est. Au programme : des campagnes publicitaires dans les pays générant l'immigration illégale où il est indiqué que les gens n'auront aucune chance de vivre en Australie. Et surtout des patrouilles incessantes de la Marine australienne qui intercepte ces radeaux de fortune et sauve ainsi des milliers de personnes chaque année. Par la suite, ces migrants sont expédiés dans des camps en attente de leur traitement administratif. Est-ce la solution ?
« Le passeur explique aux clandestins qu'il faut passer de nuit pour pas se faire attraper par la PAF.
Parfois, il débarque les Comoriens sur la barrière de corail à marée basse en disant aux Comoriens de marcher dans telle direction puis il repart aussitôt.
La barrière de corail ne mène nulle part puis la marée monte inexorablement. »

15/10/2016

Nous sommes de ceux

Nous sommes de ceux qui réussissent sans effort
Nous sommes de ceux qui échouent avec effort
Nous sommes de ceux qu'on remarque
Nous sommes de ceux qui sont heureux quand ils sont blottis sous leur couette
Nous sommes de ceux qui épousent les causes
Nous sommes de ceux qui vivent dans le passé, dans le présent et dans le futur
Nous sommes de ceux dont l'imagination s'envole après avoir lu un mot
Nous sommes de ceux qui ne parlent pas trop fort
Nous sommes de ceux qui sont rationnels
Nous sommes de ceux qui espèrent
Nous sommes de ceux qui choisissent l'isolement
Nous sommes de ceux qui ne supportent pas de subir l'isolement
Nous sommes de ceux qui organisent
Nous sommes de ceux qui créent
Nous sommes de ceux qui anticipent les détails
Nous sommes de ceux qui appuient sur les interrupteurs pour voir ce qu'il se passe
Nous sommes de ceux qui se perdent pour une étreinte
Nous sommes de ceux qui ne tournent pas rond
Nous sommes de ceux qui ne tournent pas en rond
Nous sommes de ceux qui fuient les foules
Nous sommes de ceux que peu comprennent
Nous sommes de ceux qui sont sensibles au venin du doute
Nous sommes de ceux qui voient la beauté quand elle se cache
Nous sommes de ceux qui sont plus blessés par la vie que par la douleur
Nous sommes de ceux qui goûtent
Nous sommes de ceux qui ont la tête ailleurs
Nous sommes de ceux qui sont dans la Lune
Nous sommes de ceux qui aiment la Lune
Nous sommes de ceux qui n'aiment pas attendre
Nous sommes de ceux qui aiment les sensations physiques
Nous sommes de ceux qui sont maladroits
Nous sommes de ceux qui sont précis
Nous sommes de ceux qui s'interrogent sur tout, tout le temps
Nous sommes de ceux qui utilisent internet pour accéder au savoir
Nous sommes de ceux qui perdent leur temps sur internet
Nous sommes de ceux qui n'aiment pas le vacarme
Nous sommes de ceux qui font des erreurs juste pour savoir comment ça se passe après
Nous sommes de ceux qui aiment ceux qui leur ressemblent
Nous sommes de ceux qui parlent aux animaux
Nous sommes de ceux qui remettent à plus tard
Nous sommes de ceux qui peuvent regarder une série entière en deux jours
Nous sommes de ceux qui goûtent de tout
Nous sommes de ceux qui ont peur
Nous sommes de ceux qui pensent à côté
Nous sommes de ceux qui font avancer
Nous sommes de ceux qui cherchent le mot juste
Nous sommes de ceux qui veulent des preuves
Nous sommes de ceux qui perdent leur temps
Nous sommes de ceux qui aiment faire rire
Nous sommes de ceux qui essaient
Nous sommes de ceux qui réussissent
Nous sommes de ceux qui échouent
Nous sommes de ceux qui admirent la simplicité, la complexité ou la beauté d'un caillou
Nous sommes de ceux qui observent les détails de la nature
Nous sommes de ceux qui ne comprennent pas certaines choses simples
Nous sommes de ceux qui retrouvent tôt ou tard les choses dans leur bazar
Nous sommes de ceux qui obtiennent des réponses aux questions que personne ne se pose
Nous sommes de ceux qui ne comprennent pas la malveillance
Nous sommes de ceux qui pardonnent
Nous sommes de ceux qui ressentent les évènements
Nous sommes de ceux qui n'aiment pas crier
Nous sommes de ceux qui savent rire, pleurer, s'énerver et s'apaiser seuls
Nous sommes de ceux qui font attention à leur orthographe
Nous sommes de ceux qui explorent
Nous sommes de ceux qui découvrent
Nous sommes de ceux qui font des festins 
Nous sommes de ceux qui sont heureux avec un simple morceau de fromage
Nous sommes de ceux qui démontent et remontent les objets
Nous sommes de ceux sur qui l'on peut compter
Nous sommes de ceux qui ont raison
Nous sommes de ceux qui se trompent
Nous sommes de ceux qui transpercent les gens
Nous sommes de ceux qui galopent et qui hénissent 


29/05/2016

La possibilité d'une île

Depuis notre enfance, nous entendons tous que le rêve, le but absolu, l'utopie collective, presque surmoïque, consiste à vivre sur une île tropicale. Une sorte de havre de paix où il ferait bon vivre au bord de la plage en sirotant des cocktails, une île où l'on pourrait passer ses journées à jouir des rayons du Soleil qui se faufilent entre les feuilles des cocotiers, une île encerclée de plages de sable blanc, un lagon turquoise et les autres composantes du kit de base de toute île tropicale qui se respecte.

Malgré tout l'attrait que cela peut avoir, mon idéal n'a jamais été là. Non, mes utopies ne sont pas tropicales, elles sont plutôt polaires. Alors certes, j'ai tout fait pour aller vivre sur une île tropicale, mais le but était de m'enrichir de nouvelles expériences, pas d'atteindre le cancer ou le capricorne. Si la France avait des DOM-TOM au large de la Norvège ou si les Malouines étaient françaises, cela fait bien longtemps que j'aurais quitté l'hexagone.

De quels horizons inaccessibles, de quelles utopies vous parlaient vos parents quand vous étiez petits ? Et par ricochets, desquels rêviez-vous ?
Moi c'était Kerguelen, un archipel perdu au Sud de l'océan Indien. Mais, me direz-vous, il n'y a rien au Sud de l'océan Indien. Justement. J'aime ce que vous ne connaissez pas. Le contre-amiral Kerguelen de Trémarec (sûrement un Savoyard) a découvert les lieux en 1772, James Cook a redécouvert l'archipel quelques années plus tard. Croyant arriver sur une terre sans maître, il l'avait nommée Îles de la désolation. Une île grande comme les trois quarts de la Corse, sans aucune trace humaine. Et pour cause.

L'archipel se trouve à la même latitude par rapport au Pôle Sud que ne l'est Rouen par rapport au pôle Nord. La différence, c'est que la façade atlantique de l'Europe bénéficie du gulf stream, un courant marin qui se réchauffe dans les Caraïbes, longe les côtes américaines puis achemine des quantités d'eau chaude sur tout l'Ouest de l'Europe. C'est grâce à ce courant marin que l'Europe de l'Ouest ne subit pas des tempêtes de neige hors-normes comme on en voit chaque année aux Etats-Unis (puisque le gulf stream évite précautionneusement de mettre les pieds sur le continent américain, une histoire de carte verte trop difficile à obtenir, du coup le courant vient plutôt en Europe puisqu'il y sera mieux accueilli).

Mais à Kerguelen, il n'y a pas le gulf stream. Non, l'archipel se trouve sur le passage d'un courant aérien qui part de l'Antarctique. Il amène ainsi des pluies froides, des vents froids, des nuages froids, de la neige. Ce n'est pas pour rien qu'on appelle cette latitude les quarantièmes rugissants. Ce n'est pas pour rien non plus que la France voulait y tester ses bombes atomiques. Pas d'arbres, pas de chevaux sauvages qui galopent dans les prairies, pas de fruits exotiques, pas de Club Med, pas d'habitants mais quelques dizaines de résidents scientifiques et militaires, des milliers de morses, des millions de manchots. Aucune raison pour vous d'y aller, aucune raison pour vous d'aimer ces lieux. J'aime ce que vous n'aimez pas. Dire qu'on a vécu plusieurs années en Amérique, en Espagne, à la Réunion ou au Royaume-Uni, c'est tellement has been, c'est surfait. Même moi je l'ai fait « Oh là là, accrochez-vous bien, je vis sur une île africaine. Je vais passer mes vacances à Madagascar. Ah comme toi l'an dernier ? » Non, moi je veux de l'inconnu, du qui interroge, du plus que dépaysant. Si je pouvais aller en Terre Adélie, ce serait encore mieux. Terre Adélie, le segment du Pôle Sud qui fait partie de la France. Ben voilà. 
Comme on peut le deviner, ce n'est pas facile d'aller dans ces lieux. C'est facile de prendre un avion, un train, une voiture ou tout autre moyen de locomotion pour aller de Paris à Londres. Mais pour aller sur Kerguelen ou en Terre Adélie, il n'y a qu'un seul moyen : le bateau. Et il n'y a qu'un seul bateau.

Le Marion Dufresne à Mayotte - Mai 2016
Je ne l'avais pas prévu en venant habiter là mais j'ai vu ce bateau, le seul bateau dont je rêve, le ticket vers mon utopie, le moyen d'atteindre ma forteresse de solitude. Il baignait dans le lagon, d'habitude turquoise, qui entoure Mayotte. Ce jour-là, peut-être pour ne pas dépayser le bateau de mes rêves, le lagon avait revêtu ses vêtements grisés par les nuages. Le bâtiment me regardait de loin, certains diront de haut. Mais peut-être un jour, pourra-t-il m'amener vers mes songes.

Mais juste pour quelques mois, faut pas exagérer non plus. J'aime pas le vent.

01/05/2016

Pas de roses sans épines

Si je voulais vous montrer le Paradis, ce serait avec cette photo : 

Ilot sable blanc - Mayotte, mars 2016
 (oui, c'est un bateau le truc blanc dans l'eau)

 Ou avec celle-ci :

Passe Longogori - Mayotte, mars 2016
 
 Ou encore avec celle-là :

Makis à la plage - Mayotte, avril 2016

Mais, disait Mahomet, il n'est point de Paradis sur Terre, il doit être dans nos esprits.
Cela fait quatre mois que j'ai atterri sur cette terra incognita, ce confetti perdu dans le carrefour dénué de l'histoire et de la tectonique africaines.
Ici, c'est pas la Patagonie de Florent Pagny, je n'ai entendu personne clamer y avoir trouvé la paix recherchée, ni y avoir goûté le Paradis blanc.

Pas de roses sans épines, et il y en a bien trop ici. Nombreux sont ceux qui s'arrêtent aux épines, à cet influx nerveux qui part de leur épiderme vers leur cerveau. Nombreux sont ceux qui voudraient se passer de cette rose sans chercher à la prendre, sans chercher à profiter de sa beauté, sans vouloir sublimer son odeur. Nombreux sont ceux qui veulent fuir. Nombreux sont ceux qui ont raison.
Je ne suis pas de ceux-là. Je veux m'abeausir, manger, boire, découvrir, aimer, m'enrichir, essayer, plonger, voler, offrir, je veux mille actions. Je veux profiter de tout ce que l'île peut m'apporter, toutes ses richesses, tout son parfum, là, derrière les épines. Je veux en extraire l'essence pour toujours la porter sur moi.
Alors, j'irai chercher une autre fleur plus belle et plus odorante encore pour enrichir ma gamme.