17/03/2023

Le vent se lève, il faut tenter de vivre

Mamie, puisque je l’appelle ainsi, est née il y a 91 ans, près de l’étang de Berre, en Provence. J’ai toujours du mal à me représenter ce que c’est 91 ans, tout ce qu’il peut se passer en une vie aussi complète et longue que celle-ci. Je vais vous en retracer quelques bribes et je vous prie de me pardonner si je ne mentionne pas tous les éléments de sa vie que vous attendez.

Sa famille venait de Lunéville, en Lorraine. A part un écart à Bizerte, en Tunisie, Mamie vécut en Provence, cette région qui lui donna son accent si chantant.

Elle vécut la guerre à Marseille et à Thorame. Elle y faisait du vélo, elle y jouait avec sa famille, elle allait se baigner dans le Verdon avec ses copines. Exactement la même chose que ce que ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants ont fait après elle. Mais pas toujours dans les mêmes conditions.

04/08/2022

Fish in the sea, you know what I mean

Cela commence avec la voix nue, puissante et contenue de l'une des chanteuses les plus importantes du vingtième siècle.

Birds flying high, you know how I feel.
Sun in the sky, you know how I feel.
Breeze driftin' on by, you know how I feel.
It's a new dawn,
It's a new day,
It's a new life for me, yeah!
It's a new dawn,
It's a new day,
It's a new life for me, ooh!
And I'm feeling good!

1965, au plus chaud de la ségrégation raciale en Amérique, Nina Simone interprète cette chanson signe d'émancipation. Aucune colère, aucune rancœur, juste un appel à la nature pour lui clamer son bien-être, sa joie.
Il s'agit là de la concrétisation d'un labeur qui semble durer depuis une éternité, nous sommes dans les premiers instants de cette candeur.

Ellipse, nous sautons jusqu'en 1987, avec une chanson qui ne m'a jamais quitté. Ces paroles de Jean-Jacques Goldman viennent en complément de celles de Nina Simone. La chanson s'adresse à une immigrée qui doit faire sa place en France.

Il faudra que tu apprennes
A perdre, à encaisser.
Tout ce que le sort ne t’a pas donné,
Tu le prendras toi-même.
Oh, rien ne sera jamais facile,
Il y aura des moments maudits !
Oui, mais chaque victoire ne sera que la tienne.
Et toi seul en saura le prix.

Et moi ? Je n'ai pas énormément à me plaindre de ma couleur de peau, certes, mais le combat a longtemps été là. Je me revois tout plaquer - ma situation, mes proches, mon village, ma vie - pour aller vivre à l'autre bout du monde. Je me revois la peur au ventre après un grand échec sur place. Je revois mon combat pour la reconstruction. Je revois aussi le CAFDES, les difficultés du confinement, les abandons d'ici ou de là, les nuits blanches devant mon ordinateur à courir après le temps.
Ce n'est pas une plainte, pas même une revendication. Si la fierté est bien présente, elle n'a pas vraiment sa place ici. Non, aujourd'hui, je vois cet éternel effort comme une odyssée. Un voyage semé d'aventures et d'évènements extraordinaires. Un volcan en éruption, des baleines, des cultures, des joies, des découvertes, c'est aussi ça.
Je me revois, travaillant avec ardeur pour ces jeunes retirés à leurs parents et qui se retrouvent trop souvent sans rien à leurs 18 ans. Ce n'était pas vraiment mon choix d'aller vers ce thème, c'était plutôt le besoin du moment pour ce public.
Et je me revois le jour où j'ai compris que mon histoire n'était pas si différente de la leur.

C’est ta chance, le cadeau de ta naissance.
Y’a tant d’envies, tant de rêves qui naissent d’une vraie souffrance,
Qui te lance et te soutient.
C’est ta chance, ton appétit, ton essence,
La blessure où tu viendras puiser la force et l’impertinence,
Qui t’avance un peu plus loin.

Ma chance, elle est là. Encore emmitouflée dans d'innombrables piquants.
Ça a commencé par une banale offre d'emploi comme des centaines d'autres.
Une visio, une harmonie, une intelligence, une complice connivence. A la fois exigeante et limpide. Un chemin qui mène jusqu'au dilemme de toute une vie.

A ma gauche, la vie sur une île paradisiaque, riche de toutes les beautés du monde en un si petit espace. Un trou noir qui attire tout ce qui s'en approche et fait tout pour retenir qui ose s'y aventurer.
A ma droite, un défi. Pour beaucoup, je n'ai jamais eu "le bon parcours", je n'ai jamais été à "la bonne place". J'ai toujours dû prouver que j'avais les compétences, j'ai toujours dû innover. Et je ne sais pas dire à quel point cela me plaît ou me déplaît.

C’est ta chance, ta force, ta dissonance.
Faudra remplacer tous les « Pas de chance » par de l’intelligence.
C’est ta chance, pas le choix.
C’est ta chance, ta source, ta dissidence.
Toujours prouver deux fois plus que les autres assoupis d’évidence.
Ta puissance naîtra là.


Et me voici aujourd'hui aux premières lignes d'un nouveau chapitre. Les besoins sont à juste à côté d'Orléans, coquette ville située sur la Loire.
Je rejoins donc la direction du pôle handicap d'une association nationale. Au programme : diriger une maison d'accueil spécialisée (MAS) qui accueille des personnes en situation de handicap lourd (autisme, polyhandicap et patients cérébro-lésés) ainsi qu'un SAMSAH qui accompagne des personnes en situation de handicap avec un objectif d'inclusion des personnes accompagnées dans la société.
Et on termine avec les cuivres sortis tout droit des années 60.

Fish in the sea, you know how I feel.
River running free, you know how I feel.
Blossom on the tree, you know how I feel.
It's a new dawn,
It's a new day,
It's a new life for me,
And I'm feeling good.

Dragonfly out in the sun, you know what I mean, don't you know?
Butterflies all havin' fun, you know what I mean.
Sleep in peace when day is done, that's what I mean.
And this old world is a new world
And a bold world, for me.
Stars when you shine, you know how I feel.
Scent of the pine, you know how I feel.
Oh, freedom is mine
And I know how I feel!

It's a new dawn
It's a new day
It's a new life for me
I'm feeling good!

13/08/2021

Une viennoiserie peut-elle mener à la dictature ?

Aujourd'hui, je vais dans une boulangerie proche de chez moi. J'y suis déjà allé quelques fois mais aujourd'hui la tension est palpable.

J'entre dans la boulangerie, me nettoie les mains au gel hydroalcoolique. Je regarde la marchandise en vitrine, mon regard croise celui de la vendeuse. Derrière son "Bonjour" souriant, se cache un vrai malaise. Je demande un macatia choco-coco et un café sur place.

La vendeuse demande d'une voix tremblante "Vous avez le pass sanitaire ?". Cette simple question revêt une dimension exceptionnelle. Les enjeux sous-jacents sont inconmensurables. Je m'imagine déjà avec sa tête au bout d'une pique. Une révolution sanglante est en marche. Dois-je ployer devant ce suppôt de la dictature ? Dois-je revendiquer mon droit inaliénable à contaminer d'autres citoyens ?

Elle ressent cette tension. Elle comprend le risque mortel qu'elle prend en posant cette question. Les enfants, peut-être que Maman ne va plus jamais rentrer à la maison. Elle savait que son métier n'était pas facile. Elle a toujours su que son métier de vendeuse en boulangerie l'exposerait à la violence et au meurtre. Elle sait qu'en posant cette question, elle risque sa vie plusieurs fois par jour.

Des vagues de violence submergent mon cerveau. Je suis prêt à tuer pour ma liberté. Je suis là à deux doigts de sortir mon couteau qui me suit depuis toujours. La gorge, c'est là que je vais frapper en premier. Sa collègue juste à côté, ce sera plus difficile. Je vais jeter des croissants au sol pour la distraire et au moment où elle détournera le regard, je lui planterai un coup dans le ventre avant de l'égorger. La révolution est en marche. Macron doit avoir peur de moi, de nous, les opprimés du pass sanitaire !

Dans cette boulangerie ne vivent que les deux vendeuses, moi et la haine. Dans deux minutes, il ne restera plus que moi. Je m'approche de la caisse. La deuxième vendeuse renchérit "Votre pass, s'il-vous-plaît." Je plonge la main dans mon sac, hésite entre mon couteau et mon téléphone. Là c'est le drame. Ma main dévie malencontreusement. Je saisis mon portable. Dans le feu de l'action, je démarre l'application de traçage du gouvernement. La vendeuse scanne mon QR code en me demandant 2,90 €. JE DOIS PAYER POUR ME FAIRE ESPIONNER PAR LE GOUVERNEMENT !!!

La vendeuse me remercie de lui avoir laissé la vie sauve et me tend un plateau avec mon macatia et mon café.

Je n'étais pas prêt pour cette fois-ci. En dégustant mon café, j'échafaude un plan plus détaillé pour renverser la dictature qui frappe actuellement notre pays.

23/04/2020

Pitons d'Aphrodite

Plage de l'Hermitage (La Réunion)
Janvier 2018

Seul l'ultime horizon s'ouvre sur son éclat.
Aphrodite, osons, en sa tenue de gala,
Dévoile, par trop timide, les mille couleurs
De forêts humides, de lapis racoleurs,
De ses pitons de feu, de ses jours de froid,
De ses si beaux cheveux, du meilleur endroit.
Mon bonheur en son sein, rêve trop repoussé.
Saurai-je son dessein ? Allons-nous rebrousser ?

29/11/2019

Vingt ans, un long voyage

Ce serait aujourd’hui. Un brouillard à couper au couteau aurait enveloppé Thorame au petit matin, ne laissant paraître qu’une lueur pâle dans le village. Des cheminées embaumeraient l’atmosphère de leurs odeurs de bois, venant intensifier le blanc dans le blanc. Aucune âme qui vive ne serait visible, si ce n’est un chat au loin. Je me dirigerais vers la place du village et tu m’attendrais à la table du café. 


Notre-Dame de la Garde - automne 2011
Ou alors ce serait sur cette si belle terrasse, avec la plus belle vue de Marseille sur Notre-Dame de la Garde. Le Soleil viendrait faire mentir l’arrivée de l’automne. Les goélands s’inviteraient dans ce tableau en tournoyant autour du toit avant de s’y poser. Tu serais assis à la table de jardin en contemplant l’infini du ciel azur parsemé de traînées nuageuses. 

Tu me proposerais un café, que j’accepterais avec autant de gourmandise que de plaisir. 
Bien serré, comme tu aimais, et comme j’aime. Et avec du chocolat à portée, comme tu aimais et comme j’aime. 
La scène serait à la fois la plus simple et parmi les plus incroyables de toute l’histoire de l’Humanité. 

Tu commencerais par une question simple : 
- Comment ça va ? 
- Je crois que ça va. Je connais ce lieu mais je ne suis pas sûr de savoir comment j’y suis arrivé. Et pour toi, comment ça se passe ? 
- Oh, je profite. 
- Parmi les réflexions que tout le monde peut avoir sur la vie et la mort, tu m’avais dit une fois que pour toi la mort était probablement un état où l’on aurait réponse à toutes les questions que l’on se pose. C’était ta vision du Paradis : la connaissance universelle. Connaître la vérité sur l’assassinat de JFK, sur les autres galaxies, sur les raisons qui font que nous échouons parfois, sur tout.
Certains travaux laissent d’ailleurs penser que cette possibilité existe dans un univers quantique où tout est un et un est tout. Dieu, toi, moi, les atomes, le Soleil et le brouillard, tout. Est-ce que maintenant ça y est, tu sais tout ? 
- Je sais deux ou trois choses. Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? 
- Comme toi. Je fais tout comme toi. C’est pas ce que j’essaye de faire, c’est ce que je fais. Je marche sans le vouloir dans les mêmes pas que les tiens. J’avance aux mêmes alizés, vers les mêmes caps. Tu étais parti vivre à l’autre bout du monde, je suis à l’autre bout du monde et Dieu sait où demain. Ou peut-être que toi aussi tu sais où. Kerguelen, Polynésie, tes buts d’hier sont ceux que je me fixe aujourd’hui, alors que je n’y avais jamais songé quelques années auparavant. J’ai emprunté des méandres et des ambages pour suivre ma voie et je me retrouverai demain à occuper exactement les mêmes postes que les tiens. Même mes loisirs, mes plaisirs sont bien souvent exactement les mêmes que les tiens. Combien de convives ai-je eu le plaisir de gâter avec tes recettes ? Mon cœur battant pour Marseille et Thorame, je retiens à peine mes larmes chaque fois que je mets les pieds dans la première et chaque fois que je quitte la seconde. Alors qu’il existe plus de 20 000 kilomètres de route en France, j’ai emprunté exactement les mêmes routes que celles où tu nous emmenais en vacances il y a trente ans. Toujours sans le vouloir, sans le faire exprès. Ce que je fais dans la vie, c’est que je récolte les fruits des arbres que tu as plantés ici ou là et qui vivent plus longtemps que toi. Tu plantais avant-hier un olivier pour en consommer les fruits et ce que personne ne savait alors, c’est que j’y cueillerais moi-même les olives aujourd’hui. Et grâce à toi, j’ai fait mieux que toi. J’ai appris de tes erreurs sans avoir à payer un prix aussi élevé que le tien. J’ai appris à éviter les gens toxiques, j’ai appris à fuir les folles comme on fuit la peste, j’ai appris à trouver assez de force en moi pour me relever, j’ai appris à préserver tes arbres et mes récoltes. J’ai aussi appris à réaménager cet espace avec mes propres artifices, ce qui fait de ton oliveraie un champ plus riche et plus beau qu’avant. Ce que je fais dans la vie, c’est que je fais comme toi. C’est que je fais dans la vie, c’est que je réussis. Et pour ça, je te remercie.