03/07/2024

La seconde où tout bascule

J'ai une fascination pour les instants qui sont anodins et qui, en même temps, changent toute une vie.

Nous sommes en 1978, dans une famille à Miramas. Il est tard et le fils de la maisonnée aurait dû rentrer de ses cours à Marseille. La mère appelle donc l'établissement et échange avec le prof de cuisine de son fils. Ils discutent de ses compétences et un peu pour rire, le prof dit "Vous en avez d'autres, des enfants qui travaillent aussi bien ?"

Alors elle tente : "J'ai ma fille qui cherche à faire quelques heures de ménage durant l'été, ça peut vous intéresser ?"

Et c'est comme ça que cette fille d'à peine 18 ans fait ses valises et part gagner sa vie à Marseille. Le prof de cuisine en avait parlé au patron du Sofitel Vieux Port.

Quatre ans plus tôt, un évènement avait bouleversé la jeunesse française : la majorité passait de 21 à 18 ans.

Cette jeune fille, pleine de ses tourments et de ses espoirs saisit alors cette double opportunité.


Personne ne le sait mais cette décision va changer la vie de cette jeune fille.


Revenons encore quelques mois avant. Un jeune homme de bientôt 25 ans revient d'un tour du monde. Après une école hôtelière, il a travaillé dans les Bermudes et en Polynésie française puis il est revenu près de ses amis et de sa famille à Marseille. Il a trouvé sans effort un poste de serveur à l'hôtel Sofitel.


Courant 1978, donc, ces deux jeunes gens se rencontrent sur leur lieu de travail.

Quelques mois plus tard, un séminaire de médecins a lieu. C'est une présentation pour l'un des premiers échographes. Le démonstrateur demande dans l'assistance s'il y a une femme enceinte pour montrer le fonctionnement.

La rencontre a si bien marché que la jeune fille se désigne et est l'une des premières femmes de France à voir son bébé par échographie.

Par la suite, je serai leur deuxième enfant.


Est-ce l'Univers, Dieu, le hasard ou autre chose ? Cette rencontre a tenu à rien ! Mon oncle aurait pu rester éveillé dans le train et arriver à l'heure, ma grand-mère aurait pu dire qu'elle ne connaissait personne d'intéressé, il aurait pu y avoir mille détails pour empêcher cette rencontre. Et pourtant ces mille détails se sont orchestrés ainsi.


Toute mon enfance j'ai entendu parler de cet hôtel, son côté fondateur pour ma famille.

J'ai vécu aussi. A Marseille. Aux cent coins de la France.

Nous sommes en 2024 et je prends un nouveau poste à 200 km de là. Mon patron m'indique que je suis convié à un séminaire à Marseille.


Et à l'intérieur de vous, vous savez où l'Univers, Dieu ou le hasard organise ce séminaire auquel je suis convié.




01/04/2024

Libet

Au cœur d'un volcan, avec les tortues rouges,
Sous dix vagues où le magma remue et bouge,
Sur les clairs chemins arpentant les Cocagne,
Ici, ailleurs, dans ses pays de montagnes.

En cherchant partout le libet, il y trouve
Des âmes, des plaisirs que son corps éprouve.
Et si la lumière si espérée se perd,
Sa paire part en son si lointain sanctuaire.

Las, l'huile en lui lui luit et lui brille
De ses mille feux et ses mille papilles.
Solitude si solide en son isolée,
Un feu abrasant une terre désolée.

Pour combien de temps encore, son cœur contus
Y battra-t-il pour d'inaccessibles statues ?
Se montrera-t-elle un jour, celle qui en son sein
Se plaira à construire avec cet arsin ?

17/03/2023

Le vent se lève, il faut tenter de vivre

Mamie, puisque je l’appelle ainsi, est née il y a 91 ans, près de l’étang de Berre, en Provence. J’ai toujours du mal à me représenter ce que c’est 91 ans, tout ce qu’il peut se passer en une vie aussi complète et longue que celle-ci. Je vais vous en retracer quelques bribes et je vous prie de me pardonner si je ne mentionne pas tous les éléments de sa vie que vous attendez.

Sa famille venait de Lunéville, en Lorraine. A part un écart à Bizerte, en Tunisie, Mamie vécut en Provence, cette région qui lui donna son accent si chantant.

Elle vécut la guerre à Marseille et à Thorame. Elle y faisait du vélo, elle y jouait avec sa famille, elle allait se baigner dans le Verdon avec ses copines. Exactement la même chose que ce que ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants ont fait après elle. Mais pas toujours dans les mêmes conditions.

04/08/2022

Fish in the sea, you know what I mean

Cela commence avec la voix nue, puissante et contenue de l'une des chanteuses les plus importantes du vingtième siècle.

Birds flying high, you know how I feel.
Sun in the sky, you know how I feel.
Breeze driftin' on by, you know how I feel.
It's a new dawn,
It's a new day,
It's a new life for me, yeah!
It's a new dawn,
It's a new day,
It's a new life for me, ooh!
And I'm feeling good!

1965, au plus chaud de la ségrégation raciale en Amérique, Nina Simone interprète cette chanson signe d'émancipation. Aucune colère, aucune rancœur, juste un appel à la nature pour lui clamer son bien-être, sa joie.
Il s'agit là de la concrétisation d'un labeur qui semble durer depuis une éternité, nous sommes dans les premiers instants de cette candeur.

Ellipse, nous sautons jusqu'en 1987, avec une chanson qui ne m'a jamais quitté. Ces paroles de Jean-Jacques Goldman viennent en complément de celles de Nina Simone. La chanson s'adresse à une immigrée qui doit faire sa place en France.

Il faudra que tu apprennes
A perdre, à encaisser.
Tout ce que le sort ne t’a pas donné,
Tu le prendras toi-même.
Oh, rien ne sera jamais facile,
Il y aura des moments maudits !
Oui, mais chaque victoire ne sera que la tienne.
Et toi seul en saura le prix.

Et moi ? Je n'ai pas énormément à me plaindre de ma couleur de peau, certes, mais le combat a longtemps été là. Je me revois tout plaquer - ma situation, mes proches, mon village, ma vie - pour aller vivre à l'autre bout du monde. Je me revois la peur au ventre après un grand échec sur place. Je revois mon combat pour la reconstruction. Je revois aussi le CAFDES, les difficultés du confinement, les abandons d'ici ou de là, les nuits blanches devant mon ordinateur à courir après le temps.
Ce n'est pas une plainte, pas même une revendication. Si la fierté est bien présente, elle n'a pas vraiment sa place ici. Non, aujourd'hui, je vois cet éternel effort comme une odyssée. Un voyage semé d'aventures et d'évènements extraordinaires. Un volcan en éruption, des baleines, des cultures, des joies, des découvertes, c'est aussi ça.
Je me revois, travaillant avec ardeur pour ces jeunes retirés à leurs parents et qui se retrouvent trop souvent sans rien à leurs 18 ans. Ce n'était pas vraiment mon choix d'aller vers ce thème, c'était plutôt le besoin du moment pour ce public.
Et je me revois le jour où j'ai compris que mon histoire n'était pas si différente de la leur.

C’est ta chance, le cadeau de ta naissance.
Y’a tant d’envies, tant de rêves qui naissent d’une vraie souffrance,
Qui te lance et te soutient.
C’est ta chance, ton appétit, ton essence,
La blessure où tu viendras puiser la force et l’impertinence,
Qui t’avance un peu plus loin.

Ma chance, elle est là. Encore emmitouflée dans d'innombrables piquants.
Ça a commencé par une banale offre d'emploi comme des centaines d'autres.
Une visio, une harmonie, une intelligence, une complice connivence. A la fois exigeante et limpide. Un chemin qui mène jusqu'au dilemme de toute une vie.

A ma gauche, la vie sur une île paradisiaque, riche de toutes les beautés du monde en un si petit espace. Un trou noir qui attire tout ce qui s'en approche et fait tout pour retenir qui ose s'y aventurer.
A ma droite, un défi. Pour beaucoup, je n'ai jamais eu "le bon parcours", je n'ai jamais été à "la bonne place". J'ai toujours dû prouver que j'avais les compétences, j'ai toujours dû innover. Et je ne sais pas dire à quel point cela me plaît ou me déplaît.

C’est ta chance, ta force, ta dissonance.
Faudra remplacer tous les « Pas de chance » par de l’intelligence.
C’est ta chance, pas le choix.
C’est ta chance, ta source, ta dissidence.
Toujours prouver deux fois plus que les autres assoupis d’évidence.
Ta puissance naîtra là.


Et me voici aujourd'hui aux premières lignes d'un nouveau chapitre. Les besoins sont à juste à côté d'Orléans, coquette ville située sur la Loire.
Je rejoins donc la direction du pôle handicap d'une association nationale. Au programme : diriger une maison d'accueil spécialisée (MAS) qui accueille des personnes en situation de handicap lourd (autisme, polyhandicap et patients cérébro-lésés) ainsi qu'un SAMSAH qui accompagne des personnes en situation de handicap avec un objectif d'inclusion des personnes accompagnées dans la société.
Et on termine avec les cuivres sortis tout droit des années 60.

Fish in the sea, you know how I feel.
River running free, you know how I feel.
Blossom on the tree, you know how I feel.
It's a new dawn,
It's a new day,
It's a new life for me,
And I'm feeling good.

Dragonfly out in the sun, you know what I mean, don't you know?
Butterflies all havin' fun, you know what I mean.
Sleep in peace when day is done, that's what I mean.
And this old world is a new world
And a bold world, for me.
Stars when you shine, you know how I feel.
Scent of the pine, you know how I feel.
Oh, freedom is mine
And I know how I feel!

It's a new dawn
It's a new day
It's a new life for me
I'm feeling good!

13/08/2021

Une viennoiserie peut-elle mener à la dictature ?

Aujourd'hui, je vais dans une boulangerie proche de chez moi. J'y suis déjà allé quelques fois mais aujourd'hui la tension est palpable.

J'entre dans la boulangerie, me nettoie les mains au gel hydroalcoolique. Je regarde la marchandise en vitrine, mon regard croise celui de la vendeuse. Derrière son "Bonjour" souriant, se cache un vrai malaise. Je demande un macatia choco-coco et un café sur place.

La vendeuse demande d'une voix tremblante "Vous avez le pass sanitaire ?". Cette simple question revêt une dimension exceptionnelle. Les enjeux sous-jacents sont inconmensurables. Je m'imagine déjà avec sa tête au bout d'une pique. Une révolution sanglante est en marche. Dois-je ployer devant ce suppôt de la dictature ? Dois-je revendiquer mon droit inaliénable à contaminer d'autres citoyens ?

Elle ressent cette tension. Elle comprend le risque mortel qu'elle prend en posant cette question. Les enfants, peut-être que Maman ne va plus jamais rentrer à la maison. Elle savait que son métier n'était pas facile. Elle a toujours su que son métier de vendeuse en boulangerie l'exposerait à la violence et au meurtre. Elle sait qu'en posant cette question, elle risque sa vie plusieurs fois par jour.

Des vagues de violence submergent mon cerveau. Je suis prêt à tuer pour ma liberté. Je suis là à deux doigts de sortir mon couteau qui me suit depuis toujours. La gorge, c'est là que je vais frapper en premier. Sa collègue juste à côté, ce sera plus difficile. Je vais jeter des croissants au sol pour la distraire et au moment où elle détournera le regard, je lui planterai un coup dans le ventre avant de l'égorger. La révolution est en marche. Macron doit avoir peur de moi, de nous, les opprimés du pass sanitaire !

Dans cette boulangerie ne vivent que les deux vendeuses, moi et la haine. Dans deux minutes, il ne restera plus que moi. Je m'approche de la caisse. La deuxième vendeuse renchérit "Votre pass, s'il-vous-plaît." Je plonge la main dans mon sac, hésite entre mon couteau et mon téléphone. Là c'est le drame. Ma main dévie malencontreusement. Je saisis mon portable. Dans le feu de l'action, je démarre l'application de traçage du gouvernement. La vendeuse scanne mon QR code en me demandant 2,90 €. JE DOIS PAYER POUR ME FAIRE ESPIONNER PAR LE GOUVERNEMENT !!!

La vendeuse me remercie de lui avoir laissé la vie sauve et me tend un plateau avec mon macatia et mon café.

Je n'étais pas prêt pour cette fois-ci. En dégustant mon café, j'échafaude un plan plus détaillé pour renverser la dictature qui frappe actuellement notre pays.

23/04/2020

Pitons d'Aphrodite

Plage de l'Hermitage (La Réunion)
Janvier 2018

Seul l'ultime horizon s'ouvre sur son éclat.
Aphrodite, osons, en sa tenue de gala,
Dévoile, par trop timide, les mille couleurs
De forêts humides, de lapis racoleurs,
De ses pitons de feu, de ses jours de froid,
De ses si beaux cheveux, du meilleur endroit.
Mon bonheur en son sein, rêve trop repoussé.
Saurai-je son dessein ? Allons-nous rebrousser ?

29/11/2019

Vingt ans, un long voyage

Ce serait aujourd’hui. Un brouillard à couper au couteau aurait enveloppé Thorame au petit matin, ne laissant paraître qu’une lueur pâle dans le village. Des cheminées embaumeraient l’atmosphère de leurs odeurs de bois, venant intensifier le blanc dans le blanc. Aucune âme qui vive ne serait visible, si ce n’est un chat au loin. Je me dirigerais vers la place du village et tu m’attendrais à la table du café. 


Notre-Dame de la Garde - automne 2011
Ou alors ce serait sur cette si belle terrasse, avec la plus belle vue de Marseille sur Notre-Dame de la Garde. Le Soleil viendrait faire mentir l’arrivée de l’automne. Les goélands s’inviteraient dans ce tableau en tournoyant autour du toit avant de s’y poser. Tu serais assis à la table de jardin en contemplant l’infini du ciel azur parsemé de traînées nuageuses. 

Tu me proposerais un café, que j’accepterais avec autant de gourmandise que de plaisir. 
Bien serré, comme tu aimais, et comme j’aime. Et avec du chocolat à portée, comme tu aimais et comme j’aime. 
La scène serait à la fois la plus simple et parmi les plus incroyables de toute l’histoire de l’Humanité. 

Tu commencerais par une question simple : 
- Comment ça va ? 
- Je crois que ça va. Je connais ce lieu mais je ne suis pas sûr de savoir comment j’y suis arrivé. Et pour toi, comment ça se passe ? 
- Oh, je profite. 
- Parmi les réflexions que tout le monde peut avoir sur la vie et la mort, tu m’avais dit une fois que pour toi la mort était probablement un état où l’on aurait réponse à toutes les questions que l’on se pose. C’était ta vision du Paradis : la connaissance universelle. Connaître la vérité sur l’assassinat de JFK, sur les autres galaxies, sur les raisons qui font que nous échouons parfois, sur tout.
Certains travaux laissent d’ailleurs penser que cette possibilité existe dans un univers quantique où tout est un et un est tout. Dieu, toi, moi, les atomes, le Soleil et le brouillard, tout. Est-ce que maintenant ça y est, tu sais tout ? 
- Je sais deux ou trois choses. Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? 
- Comme toi. Je fais tout comme toi. C’est pas ce que j’essaye de faire, c’est ce que je fais. Je marche sans le vouloir dans les mêmes pas que les tiens. J’avance aux mêmes alizés, vers les mêmes caps. Tu étais parti vivre à l’autre bout du monde, je suis à l’autre bout du monde et Dieu sait où demain. Ou peut-être que toi aussi tu sais où. Kerguelen, Polynésie, tes buts d’hier sont ceux que je me fixe aujourd’hui, alors que je n’y avais jamais songé quelques années auparavant. J’ai emprunté des méandres et des ambages pour suivre ma voie et je me retrouverai demain à occuper exactement les mêmes postes que les tiens. Même mes loisirs, mes plaisirs sont bien souvent exactement les mêmes que les tiens. Combien de convives ai-je eu le plaisir de gâter avec tes recettes ? Mon cœur battant pour Marseille et Thorame, je retiens à peine mes larmes chaque fois que je mets les pieds dans la première et chaque fois que je quitte la seconde. Alors qu’il existe plus de 20 000 kilomètres de route en France, j’ai emprunté exactement les mêmes routes que celles où tu nous emmenais en vacances il y a trente ans. Toujours sans le vouloir, sans le faire exprès. Ce que je fais dans la vie, c’est que je récolte les fruits des arbres que tu as plantés ici ou là et qui vivent plus longtemps que toi. Tu plantais avant-hier un olivier pour en consommer les fruits et ce que personne ne savait alors, c’est que j’y cueillerais moi-même les olives aujourd’hui. Et grâce à toi, j’ai fait mieux que toi. J’ai appris de tes erreurs sans avoir à payer un prix aussi élevé que le tien. J’ai appris à éviter les gens toxiques, j’ai appris à fuir les folles comme on fuit la peste, j’ai appris à trouver assez de force en moi pour me relever, j’ai appris à préserver tes arbres et mes récoltes. J’ai aussi appris à réaménager cet espace avec mes propres artifices, ce qui fait de ton oliveraie un champ plus riche et plus beau qu’avant. Ce que je fais dans la vie, c’est que je fais comme toi. C’est que je fais dans la vie, c’est que je réussis. Et pour ça, je te remercie.

20/07/2019

Révélations sur Apollo, les chambres à gaz et autres conspirations

Voici plusieurs informations qu'il vous faut connaître :
- L'Homme n'est jamais allé sur la Lune, tout ce que vous voyez a été tourné dans le désert de l'Arizona. Tout ceci est une manipulation politique pour détourner des milliards de dollars et faire peur à la Russie.
- Les chambres à gaz n'ont jamais existé. Tout ceci est une manipulation du complexe judéo-maçonnique pour obtenir plus de réparations.
- Les chambres à gaz n'ont jamais existé sur la Lune. Tout ceci est un complot afin de vendre plus de houmous.
- La zone 51 est un espace militaire où ont été tournées les fausses images de chambres à gaz sur la Lune.
- Oussama Ben Laden n'a jamais existé, tout ceci est une machination orchestrée par George W. Bush pour envahir l'Afghanistan avec des chemtrails qui diffusent du houmous dans l'atmosphère.
- Les attentats du 11/09 n'ont jamais existé, c'est un complot organisé par les Américains pour vendre plus de Coca sur la Lune où les hommes ne sont jamais allés.
- les attentats de Charlie Hebdo sont un complot de François Hollande qui est juif pour vendre de fausses chambres à gaz en Afghanistan.
- Les vaccins causent l'autisme des chambres à gaz pour enrichir l'industrie pharmaceutico-militaire de la zone 51.


Sources : faites vos recherches par vous-même sur internet.

23/02/2019

Une parfaite harmonie

Elles sont rares, les fois où l'on vit un moment si intense qu'il vient faire vibrer chaque cellule de notre corps, un moment si beau qu'il prend notre âme toute entière, si grand qu'à ce moment, plus rien pour nous n'existe sur Terre.
Nos pieds, d'ailleurs, n'y sont plus vraiment.

Mes pieds, justement, ce sont eux qui m'ont mené à Ganga Talao. Je me rendais dans le Sud de l'île Maurice lorsque je vis sur ma gauche un immense parking désert au milieu des montagnes, avec une route de six voies qui allait de nulle part vers nulle part. A côté de cette route, une autre voie presque aussi large et interdite aux véhicules.
Je me souvins que le Guide du Routard m'avait signalé une "place d'intérêt" dans les parages, sans en avoir lu les détails.
Ma curiosité se réveilla donc et je décidai d'aller voir ce qui se trouvait au bout de cette route bien intrigante.
Plus j'avançais et plus j'étais désorienté, je ne savais pas sur quelle voie je devais rouler, aucun autre véhicule n'étant présent pour me montrer l'exemple. Je ne savais même pas jusqu'où j'irais.



Une statue immense puis une deuxième m'indiquèrent que j'étais arrivé à destination.
La première, une déesse multibras accompagnée d'un lion d'or, bizarrement, me captiva moins que la seconde, une statue de Shiva haute de 33 mètres, réplique de la statue dominant le lac de Sursagar à Vadodara dans le Gudjarat.







Son visage paisible et bienveillant m'indiquait que j'étais arrivé à destination. Sa sagesse venait emplir tout le parvis sur lequel il régnait. J'observais chaque détail de son corps, la délicatesse de la paume de sa main ou les bijoux qu'il portait.










Je décidai ensuite d'explorer les environs et découvrais une multitude de statues de toutes les tailles, toutes les couleurs. Des temples autour d'un lac s'ouvraient ensuite à moi et me dévoilaient leurs beautés.


La légende veut que cette eau fut celle du Gange. Je ne comprenais pas un brin de ce que je voyais. Pourquoi cette statuette de Ganesh a-t-elle été plongée dans l'eau ? Que sont ces deux divinités protégées par des vitres ? Pourquoi les pélerins et les touristes font-ils retentir la cloche avant d'entrer dans ce temple ? Que fait cette représentation de Bouddha dans ce temple hindouiste ? Pourquoi tant de jeunes couples indiens ?
De ce lieu, j'étais pourtant enivré. Quelle beauté que ce Ganesh vert avec qui j'échangeais mes regards ! Quelle spiritualité dégageant de ce lac ! Tout ce qui provenait de ce lieu venait exalter mon corps tout entier.


Mes déambulations m'amenèrent au pied d'une colline où je vis osciller les branches des arbres. Nouvelle surprise : pour la première fois de ma vie, je voyais des singes en liberté. Certains s'approchaient de moi. Avez-vous déjà observé la curiosité, ou, on ne va pas se mentir, l'espoir de trouver quelque provende, d'un bébé singe, peut-être plus inconscient que les autres, s'approchant de vous ? Avez-vous déjà senti le fugace contact de la main d'un macaque, peut-être plus courageux que les autres, avec la vôtre ?


Après avoir visité les différents temples qui entouraient le lac, j'étais invité par les singes à grimper la colline, loin de l'agitation des touristes et des singes qui régnait là. Ils se baladaient tranquillement ou sur le qui-vive tout au long du chemin. Certains venaient à ma rencontre, quand d'autres prenaient leurs distances avec moi. Quelle splendeur alors de découvrir au pinacle de cette colline un temple dédié au dieu singe Hanuman ! Les macaques auraient pu évoluer partout ailleurs mais ils occupaient la colline du dieu qui prît les traits de leur cousin langur.


L'entièreté de ce lieu venait envelopper ma spiritualité. Je ne dus ma délivrance qu'à l'appétit qui venait se rappeler à moi. Je retournai alors vers le lac sacré, découvrant de multiples détails que je n'avais pas vu la première fois : ici une déesse à trois têtes, là un symbole qui reprenait étrangement la silhouette d'un singe, ici encore, une Indienne aux pieds nus dans l'eau qui allait se recueillir avec son bambin devant une statue.
J'étais en parfaite harmonie avec ce lieu parfait.


20/08/2018

La vie d'un homme sans nom, un homme extraordinaire


La société est faite ainsi : nous ne partons pas tous avec les mêmes atouts dans la vie. Certains ont dès leur naissance un capital important qu’ils se contentent de gérer et de transmettre. D’autres, comme mon grand-père, partent avec si peu qu’on pourrait croire leur vie vouée à l’échec social. Grand perdant de la guerre, grand perdant de la société, grand perdant de la famille, comment pouvait-il bâtir une vie avec des bases aussi faibles ? 


Je me souviens d’un jour où Papou – puisque je l’appelle ainsi – avait énuméré tous les présidents français et tous les papes qu’il avait connus en ajoutant « Tous ceux là, ils ont rien fait pour moi ! » Et c’est vrai. On ne lui a jamais rien offert, à Papou. Ni ses diplômes, ni ses emplois, ni sa femme, ni sa famille. Il a tout obtenu tout seul. 

Attendre au bas de l’échelle, c’est facile. Ne pas évoluer, c’est facile. Se laisser aller, c’est facile. Et pourtant, il a choisi, consciemment ou non, d’évoluer, de progresser. Il a choisi l’effort. Parti de rien, il ne pouvait même pas imaginer posséder un jour une voiture. Et pourtant il en a acheté une, il a aussi bâti une maison pour que sa famille puisse y vivre. 
Aujourd’hui, c’est naturel pour chacun de nous d’avoir un toit en dur, mais c’était un exploit pour lui quand il a pu le faire avec sa femme, avec Mamou. Toutes les études économiques, sociologiques le disent : les individus restent dans leur classe sociale. Mais pas lui. Bien sûr, il n’a jamais été très riche, mais il a pu évoluer. Il a été la locomotive qui a permis à sa femme et à ses enfants d’avancer. Il a tout fait pour que nous, ses enfants et ses petits-enfants, nous partions mieux que lui dans la vie. Et il y est arrivé. Pour ça il mérite tout notre respect. 

Nous étions sa plus belle fierté. Il suffisait de l’entendre parler de son fils qui dirige toute une équipe de restauration, de sa petite-fille partie étudier aux Etats-Unis ou de n’importe lequel de ses enfants et petits-enfants pour voir son bonheur, même si lui-même ne le voyait pas toujours. Certains pourraient ressentir une forme de jalousie, mais lui c’était de la fierté, la fierté que ses enfants réussissent mieux que lui. Alors sa voix devenait plus sûre. Il n’avait plus besoin d’aboyer pour l’affirmer. Quand on dit la vérité, c’est la vérité qui s’impose plus que le ton. Nos réussites professionnelles sont aussi les siennes. 


Nous ne partons pas non plus avec les mêmes outils dans la vie. Certains grandissent dans un environnement familial qui permet l’épanouissement, ils s’enrichissent de l’exemple de leurs parents et gardent le meilleur pour le transmettre à leurs enfants. D’autres, comme mon grand-père, partent sans père, avec une mère plus imparfaite que les autres mères imparfaites. Comment pouvait-il bâtir une famille avec des bases aussi faibles ? 

Nous sommes tous encombrés de douleurs intimes, de failles personnelles, d’accidents qui nous ont meurtris. Le rôle de nos parents est alors de nous transmettre les outils pour y faire face. Et lui, qui lui a appris ? Là aussi, il a dû se battre, il a dû donner plus d’efforts pour s’en sortir. 
Sa plus grande force, c’est d’avoir donné à ses enfants et à ses petits-enfants ce qu’il n’avait jamais reçu. Oui, il l’a parfois fait de manière imparfaite. Mais aucun homme imparfait ne peut lui reprocher d’avoir été un homme imparfait. 

Ses qualités humaines dépassaient infiniment ce qui lui faisait défaut. Il était bienveillant et il était toujours prêt à aider ses proches. Nous l’avons tous vu s’absenter une journée entière pour aider son voisin à bricoler, nous l’avons tous vu participer à l’éducation de dizaines d’enfants de Miramas et des environs. Pour sa famille, il était encore plus dévoué. Et qu’est-ce qu’il demandait en retour ? Rien. Un appel de temps en temps, une attention, un sourire bienveillant, un repas en famille, c’était tout ce qui suffisait à son bonheur. Peut-être était-il heureux de bénéficier de ce dont il avait manqué plus jeune. 


Pour tout son altruisme, pour toute sa gentillesse, il mérite notre gratitude et notre joie, la joie d’avoir pu bénéficier de sa présence. 

En guise de remerciement, je vous demande, je nous demande de lui faire le meilleur cadeau d’adieu possible. Le plus beau cadeau qu’on puisse lui faire c’est de réussir nos vies et réussir dans nos vies. 


x
Si nous arrivons à avoir une famille unie, un foyer confortable, 

Si nous arrivons à exercer un métier qui nous plaît et qui nous permet de gagner notre vie, 
Si nous sommes heureux, 
Nous aurons exaucé les seules volontés qui lui importaient.

05/05/2018

Là-bas

Partir fut l'un des évènements les plus déchirants de ma vie, d'autant que j'en étais le seul responsable. Il est difficile de s'imaginer la douleur que l'on peut ressentir lors d'une déchirure causée par soi-même.
Quelle affliction que de transformer des relations existantes en peau de chagrin, quel calvaire que de ne pouvoir se rendre auprès de ses proches quand son cœur l'ordonne pourtant, quelle énergie incroyable pour sortir de sa zone de confort !


Oh évidemment, cette vie qui avait ses côtés agréables n'a pas été remplacée par le néant, ni par l'enfer. Evidemment, j'aime les plaisirs des Tropiques, je me délecte de connaissances, de saveurs, de découvertes mais toujours avec ce manque de l'avant, quelque part en arrière-plan.

Jusqu'à hier, précisément à l'heure où le Soleil prenait son temps pour se coucher.
Auparavant, j'avais gravi puis descendu la plaine des remparts pour me rendre dans la plaine des sables. Premier choc : l'impression de poser le pied sur un océan asséché de Mars.
Je m'étais ensuite rendu au rempart Bellecombe afin d'assister à l'éruption du piton de la Fournaise en cours. 

Et je suis là, face à l'immensité de l'enclos rempli de millénaires de couches de lave, le brouillard remonte doucement dans ma direction et se laisse percer par les derniers rayons du Soleil, quand la lave est déjà à l'ombre. Pour la première fois de ma vie, je vois un léger arc-en-ciel poser son arrondi sur de la lave rougeoyante. Je regarde autour de moi et vois la mer de nuages après la montagne ainsi que l'immensité de l'océan. Moment hors du monde. A ce moment-là plus rien n'existe que ce paysage surréaliste. L'assemblement de ces couleurs est inédit, peint par le plus talentueux artiste de l'Univers : les nuances de noir qui composent l'enclos, le cratère qui éructe sa matière et ses sons, le rouge de la lave en fusion surplombé d'un arc-en-ciel de couleurs, le brouillard découpé en blanc d'une part, en bleu-gris de l'autre, les rayons du Soleil blancs par endroits, oranges par d'autres, le jeu des ombres des montagnes environnantes qui inondent peu à peu les lieux, l'océan d'un bleu qui s'approche inévitablement du noir.
Je suis face au plus beau spectacle de ma vie.

Et tout ce que j'ai dépensé de moi pour venir a sa justification dans cet instant-là.



10/12/2017

La fille croisée dans la rue à Saint-Denis

Chère Demoiselle,


Il ne s'agit pas pour moi aujourd'hui de remettre en cause votre plastique irréprochable. La fraîcheur de votre poitrine qui reflétait votre jeunesse, le galbe de vos fesses qui semblait dessiné par les meilleurs artistes contemporains, la coloration unique de votre grain de peau, l'onctuosité prévisible de vos lèvres, la dimension de votre regard, la douce et merveilleuse harmonie de vos formes, votre chevelure parfaitement entretenue, définitivement, ne pouvaient laisser personne insensible. Il ne s'agit pas non plus de critiquer votre robe qui mettait si brillamment vos atouts en valeur. 
J'ai bien remarqué votre intérêt pour moi, auquel je n'ai, hélas, donné suite.

Peut-être aurions-nous pu avoir une discussion agréable, instructive. Obligatoirement, nous aurions passé un moment où nous aurions ôté votre robe si affriolante qui, je l'imagine, dissimulait d'aussi affriolants sous-vêtements. Peut-être eût-ce été un moment incroyable de belle intensité dans ma vie parfois bien compliquée. 

Toutefois, chère Demoiselle, je vous prie, je vous implore de me croire lorsque je vous écris cela : j'ai arrêté ma voiture devant le bout de trottoir que vous occupiez uniquement car je n'arrivais pas à m'orienter de nuit dans les rues de Saint-Denis que je connaissais surtout de jour. Je voulais uniquement rentrer dans mon GPS l'adresse du domicile que j'occupais depuis peu.

25/06/2017

Les Comores, de Charybde en Scylla

La kwassa-kwassa, souvent abrégée en « kwassa », est une danse originaire d'Afrique et particulièrement populaire aux Comores. C'est une danse énergique et festive où celui qui la pratique bouge dans tous les sens, d'où son autre nom « soukouss ».

Par extension, ce nom désigne aussi les bateaux de pêche comoriens. En effet, comme le fond de ces bateaux est plat, ils tanguent beaucoup et les personnes qui sont à bord bougent dans tous les sens comme s'ils dansaient.

« Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien. »
Emmanuel Macron

Ces kwassas servent aussi à passer des clandestins des Comores à Mayotte ou plus rarement de Madagascar à Mayotte, ce petit bout de France échoué entre les côtes de l'Afrique et celles de Madagascar.

Kwassas à M'Tsamboro (Mayotte) - Septembre 2016

Le PIB par habitant des Comores est le vingtième plus faible au monde. Pas d'eau courante, pas d'électricité, pas de routes, pas de médecins, pas d'argent. Rien ou si peu. Le tiers-monde au plus nu.

Soixante kilomètres, c'est la longueur de l'achéron qui sépare l'île d'Anjouan de la Grande Terre de Mayotte.

« J'étais à la plage en train de nager et j'ai vu un sac à main flotter. Puis un autre sac et un autre et encore des affaires. J'étais avec une copine, je lui ai dit « Viens, on s'en va, bientôt on va voir des corps qui vont arriver ! » Et en fait, c'était un kwassa qui avait chaviré. On l'a su parce qu'après on a vu l'hélicoptère de la gendarmerie venir sur place. »
Aurélie

En 2016, les autorités ont intercepté 432 kwassas avec 20 à 30 personnes à bord, parfois plus. 12 000 en tout. Combien d'autres arrivent à destination, mais surtout combien n'y arrivent pas ? Les autorités comoriennes parlent de 600 morts par an. 12 000 en vingt ans.

Mayotte est la Lampedusa de l'océan Indien, le lien entre l'indigence des Comores et les luxes de la vie en France. Oui, on peut déplorer l'impact de cette immigration sur l'Europe, la France et Mayotte. Et après ? 

« Quand j'étais à la PAF, le plus difficile, c'était quand on allait en mer parce qu'un kwassa s'était retourné. On devait aller repêcher les corps et les mettre dans des sacs plastique. Moi ça me choquait, surtout quand on cherchait les corps des enfants ou des bébés. Pourquoi ils traversent avec leurs enfants aussi ? C'est la faute des parents ! »Attoumani


Elle est là, l'horreur de ce monde, l'injustice d'être né au mauvais endroit. On ne peut accuser personne. Les parents qui mettent la vie de leur enfant en danger pour cette traversée à la fois courte et interminable ? Peut-être le ferions-nous à leur place. La France qui aurait pillé les richesses de ces îles avant la décolonisation ? En ont-elles jamais eues ? Les pays riches qui n'envoient pas assez d'aide ? Le problème se pose de la même façon dans des dizaines d'autres pays, rendant le problème insurmontable. Les dirigeants successifs qui ont détourné cette aide ? Peut-être un peu, mais si elle était totalement utilisée, cela ne résoudrait qu'une faible partie des pauvretés locales.

« Aujourd'hui, je suis allé donner des vêtements dans une association humanitaire de Mamoudzou.
J'ai attendu un instant dans une salle d'attente avec un gamin noir de 7-8 ans. Des femmes parlaient en Français derrière la porte juste à côté de sa chaise. J'ai regardé la feuille qu'il avait à la main.
Son dessin était un kwassa avec trois adultes et un enfant à moitié sur le kwassa et à moitié dans l'eau, comme agrippés.
Le dessin montrait plusieurs autres bonhommes, loin derrière le bateau avec des affaires. Il y avait aussi le mot « KWASSA » écrit en bas de la feuille et un poisson devant le bateau.
Je lui ai demandé "Bonjour. Tu sais parler Français ?" Pas de réponse. »

Ce cimetière à mer ouverte continuera à se remplir des corps de ces milliers de personnes et des larmes de leurs familles tandis que Mayotte continuera à se peupler de ceux qui ont survécu à la traversée.
Partout sur Terre, le problème se pose. Les USA font face à un afflux de Mexicains. La Chine subit une immigration de Birmans. L'Algérie ne sait plus que faire des Maliens, etc. Alors quelle solution ?
L'Australie gère une immigration venant d'Asie du Sud-Est. Au programme : des campagnes publicitaires dans les pays générant l'immigration illégale où il est indiqué que les gens n'auront aucune chance de vivre en Australie. Et surtout des patrouilles incessantes de la Marine australienne qui intercepte ces radeaux de fortune et sauve ainsi des milliers de personnes chaque année. Par la suite, ces migrants sont expédiés dans des camps en attente de leur traitement administratif. Est-ce la solution ?
« Le passeur explique aux clandestins qu'il faut passer de nuit pour pas se faire attraper par la PAF.
Parfois, il débarque les Comoriens sur la barrière de corail à marée basse en disant aux Comoriens de marcher dans telle direction puis il repart aussitôt.
La barrière de corail ne mène nulle part puis la marée monte inexorablement. »

15/10/2016

Nous sommes de ceux

Nous sommes de ceux qui réussissent sans effort
Nous sommes de ceux qui échouent avec effort
Nous sommes de ceux qu'on remarque
Nous sommes de ceux qui sont heureux quand ils sont blottis sous leur couette
Nous sommes de ceux qui épousent les causes
Nous sommes de ceux qui vivent dans le passé, dans le présent et dans le futur
Nous sommes de ceux dont l'imagination s'envole après avoir lu un mot
Nous sommes de ceux qui ne parlent pas trop fort
Nous sommes de ceux qui sont rationnels
Nous sommes de ceux qui espèrent
Nous sommes de ceux qui choisissent l'isolement
Nous sommes de ceux qui ne supportent pas de subir l'isolement
Nous sommes de ceux qui organisent
Nous sommes de ceux qui créent
Nous sommes de ceux qui anticipent les détails
Nous sommes de ceux qui appuient sur les interrupteurs pour voir ce qu'il se passe
Nous sommes de ceux qui se perdent pour une étreinte
Nous sommes de ceux qui ne tournent pas rond
Nous sommes de ceux qui ne tournent pas en rond
Nous sommes de ceux qui fuient les foules
Nous sommes de ceux que peu comprennent
Nous sommes de ceux qui sont sensibles au venin du doute
Nous sommes de ceux qui voient la beauté quand elle se cache
Nous sommes de ceux qui sont plus blessés par la vie que par la douleur
Nous sommes de ceux qui goûtent
Nous sommes de ceux qui ont la tête ailleurs
Nous sommes de ceux qui sont dans la Lune
Nous sommes de ceux qui aiment la Lune
Nous sommes de ceux qui n'aiment pas attendre
Nous sommes de ceux qui aiment les sensations physiques
Nous sommes de ceux qui sont maladroits
Nous sommes de ceux qui sont précis
Nous sommes de ceux qui s'interrogent sur tout, tout le temps
Nous sommes de ceux qui utilisent internet pour accéder au savoir
Nous sommes de ceux qui perdent leur temps sur internet
Nous sommes de ceux qui n'aiment pas le vacarme
Nous sommes de ceux qui font des erreurs juste pour savoir comment ça se passe après
Nous sommes de ceux qui aiment ceux qui leur ressemblent
Nous sommes de ceux qui parlent aux animaux
Nous sommes de ceux qui remettent à plus tard
Nous sommes de ceux qui peuvent regarder une série entière en deux jours
Nous sommes de ceux qui goûtent de tout
Nous sommes de ceux qui ont peur
Nous sommes de ceux qui pensent à côté
Nous sommes de ceux qui font avancer
Nous sommes de ceux qui cherchent le mot juste
Nous sommes de ceux qui veulent des preuves
Nous sommes de ceux qui perdent leur temps
Nous sommes de ceux qui aiment faire rire
Nous sommes de ceux qui essaient
Nous sommes de ceux qui réussissent
Nous sommes de ceux qui échouent
Nous sommes de ceux qui admirent la simplicité, la complexité ou la beauté d'un caillou
Nous sommes de ceux qui observent les détails de la nature
Nous sommes de ceux qui ne comprennent pas certaines choses simples
Nous sommes de ceux qui retrouvent tôt ou tard les choses dans leur bazar
Nous sommes de ceux qui obtiennent des réponses aux questions que personne ne se pose
Nous sommes de ceux qui ne comprennent pas la malveillance
Nous sommes de ceux qui pardonnent
Nous sommes de ceux qui ressentent les évènements
Nous sommes de ceux qui n'aiment pas crier
Nous sommes de ceux qui savent rire, pleurer, s'énerver et s'apaiser seuls
Nous sommes de ceux qui font attention à leur orthographe
Nous sommes de ceux qui explorent
Nous sommes de ceux qui découvrent
Nous sommes de ceux qui font des festins 
Nous sommes de ceux qui sont heureux avec un simple morceau de fromage
Nous sommes de ceux qui démontent et remontent les objets
Nous sommes de ceux sur qui l'on peut compter
Nous sommes de ceux qui ont raison
Nous sommes de ceux qui se trompent
Nous sommes de ceux qui transpercent les gens
Nous sommes de ceux qui galopent et qui hénissent 


29/05/2016

La possibilité d'une île

Depuis notre enfance, nous entendons tous que le rêve, le but absolu, l'utopie collective, presque surmoïque, consiste à vivre sur une île tropicale. Une sorte de havre de paix où il ferait bon vivre au bord de la plage en sirotant des cocktails, une île où l'on pourrait passer ses journées à jouir des rayons du Soleil qui se faufilent entre les feuilles des cocotiers, une île encerclée de plages de sable blanc, un lagon turquoise et les autres composantes du kit de base de toute île tropicale qui se respecte.

Malgré tout l'attrait que cela peut avoir, mon idéal n'a jamais été là. Non, mes utopies ne sont pas tropicales, elles sont plutôt polaires. Alors certes, j'ai tout fait pour aller vivre sur une île tropicale, mais le but était de m'enrichir de nouvelles expériences, pas d'atteindre le cancer ou le capricorne. Si la France avait des DOM-TOM au large de la Norvège ou si les Malouines étaient françaises, cela fait bien longtemps que j'aurais quitté l'hexagone.

De quels horizons inaccessibles, de quelles utopies vous parlaient vos parents quand vous étiez petits ? Et par ricochets, desquels rêviez-vous ?
Moi c'était Kerguelen, un archipel perdu au Sud de l'océan Indien. Mais, me direz-vous, il n'y a rien au Sud de l'océan Indien. Justement. J'aime ce que vous ne connaissez pas. Le contre-amiral Kerguelen de Trémarec (sûrement un Savoyard) a découvert les lieux en 1772, James Cook a redécouvert l'archipel quelques années plus tard. Croyant arriver sur une terre sans maître, il l'avait nommée Îles de la désolation. Une île grande comme les trois quarts de la Corse, sans aucune trace humaine. Et pour cause.

L'archipel se trouve à la même latitude par rapport au Pôle Sud que ne l'est Rouen par rapport au pôle Nord. La différence, c'est que la façade atlantique de l'Europe bénéficie du gulf stream, un courant marin qui se réchauffe dans les Caraïbes, longe les côtes américaines puis achemine des quantités d'eau chaude sur tout l'Ouest de l'Europe. C'est grâce à ce courant marin que l'Europe de l'Ouest ne subit pas des tempêtes de neige hors-normes comme on en voit chaque année aux Etats-Unis (puisque le gulf stream évite précautionneusement de mettre les pieds sur le continent américain, une histoire de carte verte trop difficile à obtenir, du coup le courant vient plutôt en Europe puisqu'il y sera mieux accueilli).

Mais à Kerguelen, il n'y a pas le gulf stream. Non, l'archipel se trouve sur le passage d'un courant aérien qui part de l'Antarctique. Il amène ainsi des pluies froides, des vents froids, des nuages froids, de la neige. Ce n'est pas pour rien qu'on appelle cette latitude les quarantièmes rugissants. Ce n'est pas pour rien non plus que la France voulait y tester ses bombes atomiques. Pas d'arbres, pas de chevaux sauvages qui galopent dans les prairies, pas de fruits exotiques, pas de Club Med, pas d'habitants mais quelques dizaines de résidents scientifiques et militaires, des milliers de morses, des millions de manchots. Aucune raison pour vous d'y aller, aucune raison pour vous d'aimer ces lieux. J'aime ce que vous n'aimez pas. Dire qu'on a vécu plusieurs années en Amérique, en Espagne, à la Réunion ou au Royaume-Uni, c'est tellement has been, c'est surfait. Même moi je l'ai fait « Oh là là, accrochez-vous bien, je vis sur une île africaine. Je vais passer mes vacances à Madagascar. Ah comme toi l'an dernier ? » Non, moi je veux de l'inconnu, du qui interroge, du plus que dépaysant. Si je pouvais aller en Terre Adélie, ce serait encore mieux. Terre Adélie, le segment du Pôle Sud qui fait partie de la France. Ben voilà. 
Comme on peut le deviner, ce n'est pas facile d'aller dans ces lieux. C'est facile de prendre un avion, un train, une voiture ou tout autre moyen de locomotion pour aller de Paris à Londres. Mais pour aller sur Kerguelen ou en Terre Adélie, il n'y a qu'un seul moyen : le bateau. Et il n'y a qu'un seul bateau.

Le Marion Dufresne à Mayotte - Mai 2016
Je ne l'avais pas prévu en venant habiter là mais j'ai vu ce bateau, le seul bateau dont je rêve, le ticket vers mon utopie, le moyen d'atteindre ma forteresse de solitude. Il baignait dans le lagon, d'habitude turquoise, qui entoure Mayotte. Ce jour-là, peut-être pour ne pas dépayser le bateau de mes rêves, le lagon avait revêtu ses vêtements grisés par les nuages. Le bâtiment me regardait de loin, certains diront de haut. Mais peut-être un jour, pourra-t-il m'amener vers mes songes.

Mais juste pour quelques mois, faut pas exagérer non plus. J'aime pas le vent.

01/05/2016

Pas de roses sans épines

Si je voulais vous montrer le Paradis, ce serait avec cette photo : 

Ilot sable blanc - Mayotte, mars 2016
 (oui, c'est un bateau le truc blanc dans l'eau)

 Ou avec celle-ci :

Passe Longogori - Mayotte, mars 2016
 
 Ou encore avec celle-là :

Makis à la plage - Mayotte, avril 2016

Mais, disait Mahomet, il n'est point de Paradis sur Terre, il doit être dans nos esprits.
Cela fait quatre mois que j'ai atterri sur cette terra incognita, ce confetti perdu dans le carrefour dénué de l'histoire et de la tectonique africaines.
Ici, c'est pas la Patagonie de Florent Pagny, je n'ai entendu personne clamer y avoir trouvé la paix recherchée, ni y avoir goûté le Paradis blanc.

Pas de roses sans épines, et il y en a bien trop ici. Nombreux sont ceux qui s'arrêtent aux épines, à cet influx nerveux qui part de leur épiderme vers leur cerveau. Nombreux sont ceux qui voudraient se passer de cette rose sans chercher à la prendre, sans chercher à profiter de sa beauté, sans vouloir sublimer son odeur. Nombreux sont ceux qui veulent fuir. Nombreux sont ceux qui ont raison.
Je ne suis pas de ceux-là. Je veux m'abeausir, manger, boire, découvrir, aimer, m'enrichir, essayer, plonger, voler, offrir, je veux mille actions. Je veux profiter de tout ce que l'île peut m'apporter, toutes ses richesses, tout son parfum, là, derrière les épines. Je veux en extraire l'essence pour toujours la porter sur moi.
Alors, j'irai chercher une autre fleur plus belle et plus odorante encore pour enrichir ma gamme.

19/02/2016

Belle Tropique

J'ai six ans et je m'émerveille des centaines de coquillages de mon père. Parfois, il me laisse les sortir de leurs boîtes pour les toucher, les regarder, entendre la mer dedans. J'observe aussi le corail rouge que je n'ai pas le droit de toucher car c'est trop fragile. Je demande à mon père où ils les a achetés, il me répond qu'il les a simplement récoltés sur la plage au fil des mois et des années. Je lui pose encore mille questions sur ces coquillages, sur ces plages, sur ses voyages, je m'émerveille et en même temps ça me paraît normal d'avoir ces coquillages tropicaux et du corail chez soi.

J'ai sept ans, c'est la période de Noël. Ma mère me fait découvrir les litchis, elle me montre comment on les ouvre et comment on les mange. Elle me précise alors qu'il faut bien les déguster car ils viennent de loin et ils sont chers. Je m'en régale, comme ma sœur. Nous sommes d'accord que ceux qui ont le tout petit noyau rabougri sont bien meilleurs.

J'ai sept ans, je lis que les dodos étaient des oiseaux dodus, lents, pas très intelligents, qui ne savaient pas voler et qu'on ne trouvait que sur une seule île. Quand les gens sont arrivés sur l'île des dodos, ils ont pu les tuer et les manger facilement à cause de leurs tares. C'est un symbole de ce que l'Homme peut faire à la nature s'il ne fait pas attention. Je vois aussi ces drôles de bêtes dans des dessins animés.

J'ai huit ans, j'apprends à l'école que les femmes en Afrique portent des tas d'objets en équilibre sur leur tête en marchant. J'essaye évidemment d'en faire de même, je n'y arrive évidemment pas.

J'ai neuf ans, j'interroge mon père sur l'orthographe des litchis car je vois ce mot écrit de toutes les sortes dans les magasins : leechees, litchis, leetchees... Il me répond qu'il est souvent difficile de transcrire en Français des mots étrangers et que celui-là on peut l'écrire un peu comme on veut.

J'ai dix ans et pour la première fois je crois, j'ai un noir dans ma classe. Je peux le voir en vrai et je me pose des questions. J'imagine sa peau rugueuse et j'use de stratagèmes pour essayer de lui toucher le bras mine de rien. Je regarde ses mains, je demande à mon père pourquoi elles sont plus claires. Je n'arrive pas à imaginer son zizi. Un zizi noir, comment c'est possible ?

J'ai quatorze ans et je fais mon stage de troisième chez un vétérinaire. Un client amène un mérou car il a des parasites sur la peau. Pour moi, c'est juste un gros poisson. Lorsque j'en parle à ma prof principale, je vois qu'elle est stupéfaite de savoir qu'il y a un mérou dans un aquarium à Marseille, mais je ne comprends pas ce qu'il y a d'exceptionnel à ça.

J'ai quinze ans, je regarde le dessin animé Flo et les Robinson suisses. Dans un épisode, on y explique qu'il y a des arbres à pain sur l'île. Des arbres dont le fruit a le goût du pain. Je n'arrive pas non plus à me représenter cette idée dans ma bouche.

J'ai dix-huit ans et au début de mes études, je rencontre Tiina, une fille un peu plus âgée que moi venue de Finlande. Nous nous entendons bien, je fais la connaissance de son petit ami mauricien Jérôme. Je ne sais pas trop où se trouve l'île Maurice, quelle taille ça fait, quel statut ça a... Jérôme me parle de l'île, il s'énerve un peu quand je lui demande de quel pays l'île dépend et nous parlons d'autre chose.

J'ai dix-neuf ans, les litchis ne sont plus chers et j'en prends souvent aux alentours de Noël quand je fais les courses.

J'ai vingt ans et j'ai un mixeur. Je tente des cocktails de fruits improvisés. Dans celui-ci, je mixe des oranges et une mangue. C'est en voyant des particules blanches dans le mixeur que je découvre que les mangues ont un noyau manifestement assez gros. Je me rattrape quelques jours plus tard en autopsiant un autre fruit.

J'ai vingt-cinq ans et Tiina me dit dans un courriel qu'elle est partie vivre à l'île Maurice avec son mari. Si j'en ai l'espoir, je sais que je ne la reverrai plus jamais car ce n'est pas trop mon truc de vouloir aller sous les Tropiques. Peut-être qu'une fois où elle viendrait passer des vacances en France... mais je n'y crois pas.

J'ai vingt-neuf ans, mes amis Julien et Anna partent vivre un an à la Réunion. Je me renseigne pour les rejoindre en vacances mais mon budget m'en empêche. J'irai plutôt à Malte. Ils me raconteront leurs voyages à Maurice, Rodrigues, etc.

J'ai trente-deux ans, je visite le musée Confluences à Lyon. Je vois la reconstitution d'un dodo et je me dis que cette fois-ci, je vais retenir sur quelle île il existait. L'île Maurice, donc. Je retiens mieux ce qu'il en est car j'avais lu l'histoire de l'île Maurice quelques mois auparavant. 
 
J'ai trente-trois ans. Je ne l'aurais jamais imaginé cinq, quinze ou vingt-cinq ans auparavant : je vis dans l'océan Indien. Je ramasse les coquillages et le corail abandonnés par la mer, je cueille les litchis dans les arbres, je bois de la Dodo, je vois des milliers de noirs, je m'empêche de toiser ces femmes capables de porter des plaque d’œufs ou de lourdes charges sur leur crâne, je traverse le lagon chaque matin et chaque soir, je mange du mérou, le meilleur poisson que j'aie jamais mangé, je vois des centaines de fruits à pain et de mangues, j'en cueille, j'en mange dès que c'est possible, je contacte Tiina pour nous revoir.